Femmes à Oman aujourd’hui

Dans cette étude ethnographique, l’auteur décrit ce qu’est la condition actuelle de la femme omanaise, les contraintes qu’exerce sur elle la tradition mais aussi les nouvelles perspectives qui s’ouvrent devant elle.

En septembre 1979, C. Eickelman accompagne son mari à Oman, où, en tant qu’anthropologue, il est chargé par la National Science Foundation (USA) d’étudier les idées de leadership et d’autorité politique dans l’Oman intérieur. Le couple, accompagné de sa petite fille d’environ une année, s’installe à Hamra, une oasis située à l’ouest du Djebel al-Akhdar et comptant environ 2500 habitants ; comme dans de nombreux contextes musulmans, les vies sociales masculine et féminine sont très distinctes. Pour compenser l’absence de contact de son mari avec les femmes de l’oasis, l’auteure décide de se pencher sur la vie sociale, les préoccupations et aspirations des femmes de l’Oman intérieur, ainsi que sur le rôle qu’elles jouent dans la communauté. Devant son désir manifeste de s’intégrer à la vie sociale de l’oasis, les femmes, notamment ses voisines directes, l’incluent dans leur cercle et lui permettent ainsi d’observer de près le déroulement, les tenants et les aboutissants de la vie féminine dans l’oasis.

Contexte politique

L’ibadisme est une distinction importante entre Oman et ses voisins ; la plupart de la population de l’Oman intérieur est de confession musulmane ibadite, tout comme une partie significative de la population des côtes. L’ibadisme est la troisième orientation principale de l’islam, après le sunnisme et le chiisme et trouve ses origines au huitième siècle, au cours des disputes au sujet de la succession pour le leadership de la communauté musulmane. L’ibadisme partage la plupart des points de vue du sunnisme, mais ce mouvement a fermement rejeté l’idée de succession dynastique, même en ce qui concerne la famille du Prophète.  Ils choisissent la personne la plus qualifiée en termes de piété et de religion comme leader spirituel (religieux) et temporel (politique), l’imam. Bien que l’imamat ait pris fin au 18e, lorsque la dynastie dirigeante actuelle, les Al Bu Sa’id, eut accédé au pouvoir, il a été réhabilité dans l’intérieur au 20e siècle. Les trois derniers imams ont gouverné à Nizwa de 1913 à 1955, moment auquel l’intérieur a été intégré à l’administration du sultan Sa’id bin Taymur, au pouvoir de 1932 à 1970. Alors que les pays du Golfe se développaient rapidement grâce au pétrole, la seconde moitié du règne de Sa’id bin Taymur est marquée par une extrême isolation d’Oman ; le pays était fermé aux étrangers, exception faite de quelques Britanniques, officiels militaires et personnels de compagnies pétrolières. Le Sultan refusa également d’utiliser les revenus du pétrole dès 1967 pour le développement de son pays. Ce n’est qu’en 1970, avec l’accession au pouvoir de son fils, le Sultan Qabus bin Sa’id (encore actuellement au pouvoir) qu’Oman s’ouvre au développement : routes, écoles, hôpitaux, communications, bureaux gouvernementaux. Selon les observations de C. Eickelman, à l’époque de son séjour, ces importants changements économiques et structuraux n’ont pas apporté de changement notoire sur les structures sociales et la manière de vivre dans l’oasis.

Habillement

C. Eickelman, vêtue d’une large blouse et d’une longue jupe, observe que certaines femmes portent l’abaya noire, les couvrant de la tête aux pieds, sans couvrir le visage, mais que la plupart portent un voile, parfois léger, et une tunique à motifs colorés par-dessus un pantalon à broderies. Elle s’est vue offrir un châle de manière amicale et décrit que l’absence de pantalons sous ses jupes a suscité beaucoup d’étonnement et même de rires ; elle a subi une légère mais constante pression l’incitant à se conformer davantage aux usages, tels que porter les cheveux longs et les diviser en leur exact milieu, ainsi qu’apprendre à lire le Coran, puisqu’elle lisait couramment l’arabe et que les femmes lettrées, généralement descendantes de cheikhs, apprenaient à lire prioritairement le Coran. Cette pression donne une idée de la forte structure sociale et de l’impact du « culturellement acceptable »​1​ sur la vie des Omanaises.

Division de l’espace        

Certains espaces sont réservés aux femmes, d’autres aux hommes. Les abords du cours d’eau fournissant le village en eau et en particulier la tête du ruisseau, où l’on remplit les cruches d’eau pour les besoins quotidiens, sont réservés aux femmes. Le marché public, en revanche, est réservé aux hommes. Quelques femmes tiennent boutique chez elles ; rien n’indique de l’extérieur la présence de ces petits commerces et seules des femmes viennent s’y ravitailler.
De même, à l’intérieur des habitations, l’espace est clairement divisé entre espaces accessibles aux visiteurs, dans lesquels hommes et femmes ne sauraient être mélangés, et espaces privés, ceux-ci à leur tour clairement attribués à chaque groupuscule composé d’une femme, ses enfants et éventuellement sa mère, une sœur ou une autre personne de sa lignée vivant avec elle. Hommes et femmes d’une même famille peuvent se rencontrer dans une chambre de réception en l’absence d’invités.

Occupations

La journée est divisée en moments au sein desquels les personnes de même sexe peuvent travailler ensemble ou se rencontrer. A l’exception de l’heure du repas, où les hommes travaillant au village rentrent pour manger, la maison est le domaine des femmes et des enfants durant la journée. Celles-ci y travaillent aux tâches domestiques le matin et y reçoivent des visites l’après-midi, lorsqu’elles ne sont pas elles-mêmes en « tournée » de visite. Cette dernière activité revêtant une importance particulière, j’en parle plus en détail dans la rubrique vie sociale. En l’absence de tout confort, le travail domestique représente un difficile travail physique. De plus, elles s’occupent parfois de quelques animaux, comme des poules, cueillent des fruits et mettent les dattes à sécher sur les toits de leurs maisons. Les femmes les moins riches peuvent gérer un petit commerce chez elles, dans lequel elles revendent un peu plus cher des objets que leur mari, frère ou beau-frère leur ont rapportés des marchés de plus grandes villes ; elles peuvent également faire de la couture, produire et vendre de l’eau de roses, ou rendre des services en échange de petits cadeaux tels que nourriture ou autres. Les femmes qui n’en ont pas financièrement besoin ne travaillent pas car cela serait très mal vu, considéré rabaissant, excepté en ce qui concerne le travail dans les vergers. Ces femmes plus aisées sont de descendance de cheikhs et ont généralement appris à lire le Coran, ce qui leur permet de faire des lectures publiques chez d’autres femmes qui organisent de telles lectures pour attirer la bonne fortune sur un enfant ou lors d’un événement particulier. Il est intéressant de noter que lors de telles lectures, chaque lectrice reçoit un feuillet et le lit à haute voix, en même temps que les autres, ce qui produit un brouhaha et permet au Coran entier d’être lu en quelques heures.

Comme en atteste la possibilité de travailler ou non, qui s’apparente à une permission tant l’enfreindre serait impensable, la division entre les classes sociales est très forte. Au haut de l’échelle se situent les descendantes de cheikhs, dont la vie est très formatée entre obligations et interdictions dues à leur rang, et qui sont néanmoins enviées pour leur aisance matérielle ; ensuite viennent les femmes de ce qu’on pourrait appeler la classe moyenne, qui constitue la majorité de la population, puis les descendantes d’esclaves, qui ont le plus souvent besoin de travailler, notamment auprès des maisons de cheikhs. Bien que l’esclavage ait été aboli, les descendantes d’esclaves, qui sont identifiables à certains traits physiques comme la forme du nez et la peau foncée, continuent à servir les femmes de rang supérieur lors de rencontres, mêmes informelles, et à s’asseoir aux moins bonnes places, n’hésitant pas à se déplacer pour garantir à la femme de plus haut rang la meilleure place. Cette attitude paraît naturelle tant aux unes qu’aux autres, attestant du fort consensus social en place. De plus, ces descendantes d’esclaves n’entrent dans les maisons de cheikhs que pour y travailler et faire le service lors de naissances ou de décès. C. Eickelman remarque néanmoins que l’ouverture économique du pays, ainsi que le travail au loin, choisi par de nombreux hommes à cause des salaires plus élevés, tend à faire remuer l’ordre social en place et que la nécessité de trouver de la main-d’œuvre, ou l’augmentation de la richesse, par exemple de certains descendants d’esclaves, bouscule certaines habitudes. Grâce à leurs succès dans le commerce, ceux-ci commencent à être moins dépendants des familles de cheikhs, tant socialement qu’économiquement.

Deux activités professionnelles peuvent être réalisées par toutes les femmes : l’enseignement du Coran aux jeunes filles et la médecine traditionnelle, qui consiste en massages, stigmatisations et aides à l’accouchement. Le gouvernement octroie un petit salaire pour l’enseignement du Coran et les parents donnent un pourboire coutumier ; mais une femme de descendance de cheikhs n’enseigne qu’à des jeunes filles également descendantes de cheikhs. Les femmes de plus bas statut sont plus impliquées dans des activités économiques ; en plus de celles déjà mentionnées, elles tissent des paniers, fabriquent des éventails, des balais et le cercle qui permet de transporter l’eau sur la tête. Certaines font également du porte à porte pour vendre des vêtements ou du tissu. Elles représentent un moyen de communication entre les différentes parties du village et transmettent les nouvelles importantes. Elles vendent également leurs articles à des femmes venues des villages des montagnes environnantes, qui iront à leur tour revendre la marchandise chez elles avec un petit profit. Il n’y a pas de marchandage, les paiements se font dans un deuxième temps, en toute discrétion, et si un article ne trouve pas preneur, il peut être rendu.

Vie sociale

Les visites représentent l’occupation sociale principale des femmes de Hamra et se déroulent de manière plus ou moins formelle selon le niveau social et les circonstances. Chaque femme veille à ce que sa maison soit réputée pour son hospitalité. Les femmes de descendance de cheikhs effectuent davantage de visites et celles-ci ont un caractère plus formel que les visites des femmes de classe moyenne. D’après C. Eickelman, les familles de cheikhs cultivent davantage leurs relations, tout comme la connaissance de leur généalogie, afin de renforcer leur statut privilégié. Dans la même idée, elles se présentent à C. Eickelman non par leur propre nom, mais en tant que « femme d’Ahmad » ou « fille de Muhammad ». Pour les femmes d’origine moyenne, la tournée de visites est moins formelle ; elles se rendent chez leurs proches chaque jour et boivent de manière rituelle du café en mangeant des fruits. Lors de ces visites, les femmes se retrouvent entre cinq et dix et abordent dans leurs discussions des sujets de la vie de tous les jours. Elles sont très pudiques quant à leurs émotions et parlent peu des hommes entre elles, le plus souvent avec un certain humour. Des visites plus formelles ont lieu lors de naissances ou de décès ; dans ces circonstances, il existe tout un schéma de places et l’arrivée d’une nouvelle personne peut susciter le déplacement de toutes les personnes présentes afin de libérer la place la plus convenable au rang de l’arrivante. Cela se déroule sans précipitation et ne fait pas l’objet de discussions.

La naissance d’un enfant représente le moment où une femme est le plus honorée et où elle reçoit le plus de visites. Elle est allongée dans un bord de la pièce et participe aux discussions si elle le désire. Le nouveau-né, souvent placé dans une pièce adjacente, ne fait pas l’objet de beaucoup d’attention. La forte mortalité infantile prévient les femmes de trop s’attacher à un nourrisson ; lorsqu’elles indiquent le nombre de leurs enfants, elles comptent aussi les enfants décédés.

Une femme commence à participer aux visites lorsqu’elle est jugée assez mûre, ce qui correspond le plus souvent à une année après son mariage. Cependant, la possibilité de rester à l’école plus longtemps tend à retarder l’entrée des femmes dans ces tournées de visites. Celles-ci sous-tendent toute la vie sociale de l’oasis, non seulement du côté des femmes, mais également parce que les hommes consultent leurs épouses avant de prendre des décisions importantes.
Lorsque l’homme travaille à l’extérieur, il est rare que la femme déménage pour suivre son mari. De même, les mariages se font rarement avec des personnes extérieures au village, et, lorsque cela se produit malgré tout, les nouvelles venues ont beaucoup de peine à se faire accepter, même après plusieurs années.
Ce n’est qu’en fin de journée, dans la file d’attente pour remplir les cruches d’eau, que les diverses couches sociales se mêlent sans distinction et que semble se réaliser l’idéal d’égalité prôné par l’ibadisme. Cependant, suite à des problèmes de sécheresse, le gouvernement a mis en place un système de ravitaillement en eau des villages par camions, ce qui provoque un déclin du rôle social de la tête du cours d’eau.

Maisonnée

A son propre étonnement, C. Eickelman observe que 3 familles sur 4 à Hamra sont nucléaires : un homme, sa femme et leurs enfants, avec éventuellement un veuf ou une veuve et ses enfants, ainsi qu’un parent âgé de la famille de l’un des époux. Les familles parentes logent à proximité les unes des autres, mais au sein de chaque maisonnée, la famille reste de taille restreinte. En raison du travail à l’étranger ou dans la capitale, qui éloigne les hommes de la maison toute la semaine, voir tout le mois, certaines familles nucléaires se regroupent ; dans ce cas, deux ou trois frères, ou demi-frères, se partagent une maison avec leurs femmes et leurs enfants. Hommes et femmes se marient le plus souvent dans l’adolescence (parfois, pour les femmes, à la fin de l’enfance). Il arrive que des servantes ou des nurses âgées, c’est-à-dire des femmes pauvres de la campagne, issues d’une tribu cliente et dont le statut est proche de celui des descendantes d’esclaves, vivent au sein de la famille. Leur habillement ne diffère pas de celui des autres femmes et elles sont parfaitement intégrées dans le groupuscule.

Polygamie

La polygamie est autorisée, et paraît même incontournable si l’épouse n’a pas d’enfant après quelques années de mariage. Cependant, elle est mal vécue par les femmes ; C. Eickelman relate que, comme elle n’a pas eu d’enfant biologique et que sa fille est adoptive, une femme a suggéré que son mari prenne une deuxième épouse. Sa réponse selon laquelle la polygamie n’est pas autorisée aux États-Unis a suscité une vive approbation de la part d’une femme n’ayant pas enfanté après deux années de mariage. D’une manière générale, la polygamie crée de vives tensions entre épouses, qui ont leurs espaces respectifs bien définis dans la maison et ne se retrouvent pas côte à côte lors de visites ou cérémonies. De plus, il arrive souvent que l’une d’elles passe plus de temps hors de la maison, auprès de la maisonnée de sa mère ou d’une sœur par exemple, que dans la maison de son époux.

Evolution

Tournant

Les dix premières années au pouvoir du Sultan Qabus sont marquées par l’ouverture et la tolérance. La première organisation pour les femmes, l’Association des Femmes omanaises, fondée par quelques épouses de grandes familles marchandes est entérinée par un décret du Sultan en 1971. Cependant, après avoir renforcé les institutions et l’administration dans le mouvement de la construction de l’État, le gouvernement reprendra en mains l’association, et l’incorporera au ministère des Affaires sociales et de l’Emploi. En 1984, une femme sera nommée à la tête de la Direction générale de la Femme et de l’Enfant, comprenant un sous-département pour les associations de femmes. Des travailleurs Égyptiens seront engagés pour enseigner aux femmes les rudiments de l’hygiène, de la cuisine et de la gestion domestique. Des garderies seront organisées, permettant aux femmes de suivre ces cours ainsi que des cours d’alphabétisation.

Dès 1970, le nouveau gouvernement incite de nombreux Omanais expatriés à revenir pour faire profiter le pays de leurs capacités professionnelles. Ceux-ci importent également une vision différente des comportements appropriés des deux sexes, reflétant les cultures plus ouvertes de leurs environnements migratoires respectifs. À la fin des années 1980 et durant les années 1990, la liberté, accordée auparavant aux hommes comme aux femmes d’explorer différents domaines d’activité dans l’intérêt de la construction nationale, cède la place à l’interdiction systématique de certains emplois aux femmes. Au milieu des années 1990, le gouvernement interdit à celles-ci de s’organiser en groupes. En effet, « il semblerait que, quand les femmes s’organisent dans des groupes dont les activités ne sont pas approuvées par le gouvernement, elles soient perçues comme une menace pour les fondements d’un État sous domination masculine »​2​. Certaines réactions s’apparentent également à la tendance à considérer les femmes comme des mineures tout au long de leur existence, incapables de mener à bien un projet par elles-mêmes. Malgré ces résistances, le mouvement vers plus d’autonomie pour les femmes est en marche.

Femmes à Mascate

L’émission française Faut pas rêver s’est penchée en 2010 sur la situation des femmes à Oman, soulignant le fait qu’elles y paraissent plus émancipées que dans la plupart des autres pays musulmans. On y voit des femmes dans la capitale, portant un voile noir couvrant ou non leur visage, ainsi que des femmes conduisant des voitures. Deux femmes aux cheveux couverts d’un voile noir, portant des lunettes de soleil et maquillées de manière très soignée sont interviewées. À 24 et 26 ans, elles effectuent des études de commerce, sont très souriantes et s’expriment en anglais. Elles estiment que le Sultan Qabus est ouvert d’esprit et que les femmes peuvent tout faire : conduire, aller à l’université, travailler. Elles-mêmes portent l’abaya à Oman, mais lors de voyages en Chine ou en Angleterre elles s’habillent en jeans et t-shirt. Deux autres femmes, sur la terrasse d’un café, sont interrogées ; elles sont sœurs jumelles et l’une d’elles porte un voile coloré ne couvrant pas le visage alors que l’autre ne porte aucun voile. Celle qui le porte explique qu’elle se sent plus à l’aise ainsi, à cause du regard des autres. Sa sœur pense qu’elle « devrait » le porter mais a choisi de ne pas le faire pour l’instant. Elles évoquent l’image des deux ailes d’un oiseau pour illustrer la nécessité qu’homme et femme partagent les responsabilités dans la vie quotidienne. Pendant qu’on les écoute, le cameraman filme une scène sur la plage : trois femmes jouent au cerf-volant, l’une porte un pantalon et un t-shirt et est accompagnée d’un petit enfant, la deuxième porte un pantalon et un t-shirt ainsi qu’un voile noir sur les cheveux et un voile coloré par-dessus le t-shirt, et la troisième porte une abaya. Un groupe d’hommes sont tous habillés d’une large tunique et d’un pantalon beige ou bleu clair. Un peu plus loin, trois femmes vêtues de grandes tuniques se baignent jusqu’aux genoux et à quelque distance deux hommes se baignent entièrement, l’un en pantalons et l’autre en long boxer. Le reportage se termine par les images des commerces très modernes que l’on trouve à Mascate et la remarque qu’Oman s’américanise tant au point de vue de la « malbouffe » que de la « fièvre acheteuse ».

Je trouve ce reportage très intéressant dans le sens qu’il montre ces femmes en contexte ; l’habillement des hommes qui se baignent atteste de la grande pudeur des Omanais. On y voit également la grande diversité des tenues des femmes, alors que les hommes semblent moins remettre en question les habitudes. Ceci fait écho à la remarque de Brigitte Grésy, secrétaire générale du Conseil supérieur de l’égalité professionnelle en France : « … Les stéréotypes nous entravent mais ils nous mettent aussi dans une zone de confort. […] Sans ces préjugés qui nous mettent sur des rails, il faut faire l’effort de renouer avec ses désirs et ses talents propres, de réinventer sa vie. C’est difficile. Les femmes sont en train de le faire en ce moment, un peu plus que les hommes… »​3​.

Du côté du droit

Sur le site internet des Nations Unies se trouve le rapport du Comité pour l’élimination de la discrimination à l’égard des femmes, rapport établi en 2011 après examen des dispositions mises en œuvre par Oman, qui a signé cette Convention avec des réserves en 2005. Ces réserves concernent notamment la participation des femmes à la vie publique et politique, les violences domestiques, l’interdiction des mutilations génitales féminines (53 % de femmes excisées), la lutte contre la traite des personnes et l’exploitation sexuelle, la transmission de la nationalité, les questions relatives au mariage, au divorce, à la garde des enfants et à l’héritage, la polygamie (qui, selon la délégation omanaise, ne concerne que 3 % des mariages et est soumise à l’accord de la première épouse) ou encore l’accès des femmes à la propriété et aux services bancaires. Le ministre du développement social, M. Al Kalbani, signale qu’Oman examine quelles réserves pourraient être supprimées. Il précise qu’à Oman, quelle que soit leur nationalité, toutes les femmes sont « protégées ». La délégation omanaise signale également « qu’il n’existe à Oman aucune discrimination à l’égard des femmes pour ce qui est de contracter des prêts bancaires ou d’ouvrir un compte »​4​ ; de même, le « droit des femmes à la propriété, quelle qu’elle soit, y compris pour la terre, est garanti par [un] décret (…) émis il y a trois ans par le Sultan ». M. Al Kalbani souligne que 21 % des membres de la Commission nationale des droits de l’homme sont des femmes. De plus, le Sultan a modifié la loi de manière à permettre aux femmes d’obtenir un passeport sans avoir besoin de l’accord de leur tuteur. 43 % des personnes ayant obtenu des bourses en 2010-2011 étaient des femmes et la participation professionnelle des femmes dans le secteur non agricole est passée de 8 % en 2003 à 20 % en 2008. Un projet est également à l’étude pour permettre aux femmes mariées à un étranger de se rendre à l’étranger pour y faire leurs études. L’analphabétisme diminue et la participation des femmes dans le secteur économique est passée de 11 % en 2003 à 16 % en 2010. Un projet de loi sur l’éducation est en cours d’examen et devrait rendre l’école obligatoire ; les programmes scolaires ont été remaniés afin de supprimer tous les stéréotypes ayant trait à la perception de la femme.

D’autre part, toujours selon la délégation omanaise, un séminaire sur les femmes d’Oman a été organisé en 2009, sous les auspices directs du Sultan ; les droits de la femme y ont été réitérés et une Journée de la femme y a été fixée au 17 octobre de chaque année. Bien que la législation omanaise ne contienne pas de dispositions traitant spécifiquement de violence domestique, il existe des dispositions relatives à l’humiliation et à l’atteinte à la dignité humaine, et on trouve dans le pays des centres d’accueil pour les femmes victimes de ce genre de violences. La délégation attire l’attention sur l’existence d’un organe chargé du développement des femmes rurales. L’âge légal du mariage est fixé à 18 ans ; en dessous de cet âge, c’est au juge de définir si le mariage peut avoir lieu ou non.

Le Comité relève que la législation du sultanat, « à l’instar de la loi interprétative de 1973, ne fait aucune distinction entre l’homme et la femme ; en outre, l’article 17 de la Loi fondamentale de 1996 consacre le principe d’égalité entre l’homme et la femme en ce qui concerne tous les droits et les devoirs. Ainsi qu’il ressort de l’article 76 de la Loi fondamentale, le législateur a établi le principe selon lequel les traités et les accords internationaux ratifiés ont force de loi en Oman ».

Une experte remarque cependant que, « même si la Convention est censée être intégrée au droit national, elle n’a pas eu d’effet direct sur la législation nationale et n’a pas été invoquée par les tribunaux ». Les experts s’inquiètent aussi de ne pas pouvoir constater un dialogue avec les autorités religieuses « afin de faire évoluer l’appréciation de la compatibilité du droit avec la charia » alors que, selon la délégation omanaise, « toute disposition qui serait contraire à la charia serait considérée comme non constitutionnelle ».

Initiatives

Le Centre de connaissances pour la Communauté des Femmes participe à l’amélioration de la situation des femmes avec son programme visant à l’intégration numérique des femmes vivant dans des communautés mal desservies. Depuis 2011, neuf centres ont ouvert dans des districts divers et plus de 5 000 femmes ont été formées à l’informatique, ce qui leur permet d’accéder aux services de l’administration en ligne et les aide à trouver un emploi ou à s’ouvrir des débouchés commerciaux, le but étant « qu’elles puissent mieux s’épanouir et accroître leurs chances de vivre une vie meilleure »​5​. En effet, le Sultan se montre convaincu de l’importance du rôle des femmes et de leur contribution au progrès social.

Simon Roger, envoyé spécial du Monde à Mascate relate la création en 2011 du Women sailing program, initié par le Sultan et placé sous la direction d’un Britannique. Dans le but de donner aux femmes l’accès à un sport généralement dominé par les hommes, des femmes y sont initiées à la voile, et un équipage exclusivement féminin a pris part en 2013 au Tour d’Arabie, course organisée depuis 2010 dans les eaux du golfe Arabo-Persique. La navigatrice britannique responsable de l’équipe féminine évoque la diversité de ses fonctions – coach, mère, voire chaperon – en plus de son rôle de skippeuse. Elle mentionne qu’il a fallu concevoir un ciré spécifique avec voile intégré pour éviter que le voile porté par les Omanaises ne gêne les manœuvres. L’ouverture du club, qui était également une nouveauté pour les hommes, est due à la volonté du sultanat d’anticiper le tarissement des ressources pétrolières en développant le tourisme, ceci en s’appuyant sur deux atouts majeurs du pays : son littoral quasiment vierge et son climat attractif. On voit là comment un projet qui ne leur était pas destiné au départ finit par ouvrir de nouvelles possibilités aux femmes omanaises.

La « Révolution arabe » a également sa part dans l’ouverture du pays ; en effet, bien qu’il y ait eu peu de manifestations à Oman en comparaison à l’ensemble du monde arabe, le Sultan a pris conscience de l’importance d’écouter la population civile, de lui octroyer davantage de poids et de s’ouvrir à ses aspirations.

Conclusion

La situation des femmes à Oman reflète à mes yeux les dualités auxquelles est soumis le pays : dualité entre des traditions marquées par les inégalités sociales et l’idéal d’égalité de l’ibadisme, dualité entre un fonctionnement tribal/traditionnel et un fonctionnement gouvernemental centralisé, et enfin dualité entre l’égalité théorique homme/femme et la réalité des faits. Par contre, je n’ai pas trouvé de mention d’une forte différence entre la situation dans les villes et dans les campagnes, sans doute en partie grâce à l’importance que le Sultan Qabus accorde à une scolarisation gratuite et universelle pour tout le pays. En s’ouvrant petit à petit au progrès social tout en ménageant les coutumes, il semble que le Sultan ait réussi à éviter jusqu’ici une opposition trop véhémente entre religieux, ou conservateurs, et adeptes du progrès et de l’ouverture au monde.

M. Lavergne et B. Dumortier observent pour leur part que « la notion « d’acceptabilité culturelle » n’est pas statique ou figée. Ce qui est considéré comme acceptable ou conforme aux traditions culturelles est plutôt imprécis et sujet à interprétation par différents groupes de pouvoir dans la société omanaise. Des traditions sont continuellement inventées, altérées et transformées »[1].

La situation des femmes évolue très lentement mais le processus paraît irréversible. Les femmes qui ont pris la parole, que ce soit dans l’ouvrage de C. Eickelman ou dans les documents plus récents, semblent plutôt satisfaites de leur situation, ou, du moins, ne revendiquent pas ouvertement de grands changements. Cependant, comme le signalait C. Eickelman, les Omanais sont très pudiques et n’expriment pas volontiers leurs sentiments, surtout s’ils sont négatifs. De plus, ces femmes n’ont pas ou peu eu accès à d’autres modèles, qui leur permettraient de remettre en question leur réalité.

Note de l’éditeur: l’étude présentée dans cet article a été suivie d’un travail de terrain condensé en plusieurs portraits de femmes et d’hommes omanais. Accessible en cliquant sur le titre Portraits d’Oman

Notes
                                               

  1. ​1​
    Le terme est utilisé plusieurs fois par Marc Lavergne et Brigitte Dumortier dans leur ouvrage L’Oman contemporain, Paris, éd. Karthala, 2002
  2. ​2​
    Lavergne, Marc et Dumortier, Brigitte (sous la direction de), L’Oman contemporain, Paris, éd. Karthala, 2002, p. 271
  3. ​3​
    Elle, Surjouer la différence sexuelle rassure, Dorothée Werner. Paris, mars 2014.
  4. ​4​
    Nations Unies, Droits de l’homme, Le Comité pour l’Elimination de la discrimination à l’égard des femmes examine le rapport initial d’Oman. 2011
  5. ​5​
    ITU News (International Telecommunication Union), Des formations à l’informatique pour les femmes à Oman. 2013

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