Portraits d’Oman

Suite à ses recherches sur la condition de la femme à Oman, Karen Bernoulli s’est rendue dans le pays pour y approfondir ses connaissances linguistiques et poursuivre son étude sur le terrain. Les quelques portraits qui suivent sont le fruit de ce travail.

 

Observations personnelles

Lors de mon séjour à Oman, à force d’investigations, je me suis fait connaître comme celle qui menait une « étude féminine ». Cette étude a suscité un enthousiasme certain de la part des femmes interrogées. Néanmoins, le cercle des femmes est resté très restreint. En effet, la société omanaise est très peu accessible ; chaque famille vit de manière privée, avec très peu d’interactions dans l’espace public. Un exemple illustre cela : lorsqu’une famille se rend au restaurant, il n’est pas rare que celle-ci reste dans son véhicule et passe sa commande au serveur, qui se présente à la fenêtre du conducteur. Quelques minutes plus tard, le serveur apporte les plats, que la famille ira déguster à la maison. Dans le cas où la famille se rendrait à l’intérieur d’un restaurant, il arrive que des rideaux séparent les tables, afin de préserver la discrétion de chaque tablée. Il existe dans ce domaine une grande différence entre la vie dans les villages et la vie dans la capitale, moins conservatrice.

Pudeur

Cette première observation confirme la grande pudeur des Omanais. L’espace public est très peu investi, en particulier par les femmes. Après quelques semaines sur place, je me posais la question de savoir où je pourrais croiser des femmes, en particulier des femmes qui ne soient pas en compagnie de leur mari ou d’un accompagnant, comme c’était le cas dans le centre commercial où je faisais mes achats principaux. C’est en me rendant à la pharmacie que je me suis retrouvée pour la première fois dans un environnement majoritairement féminin, le personnel et la clientèle étant presque exclusivement féminins, et les clientes presque toutes accompagnées d’enfants. Néanmoins, même dans ce contexte, il était difficile d’établir un contact, en raison du voile intégral qui ne permettait pas de lire l’expression, avenante ou non, des personnes qui m’entouraient. Ceci explique pourquoi la plupart des personnes dont je livre le témoignage plus loin travaillaient à l’institut NMTI, que je fréquentais pour mes cours de langue arabe.

Evolution et tradition

Oman a énormément changé depuis l’accession au pouvoir du Sultan Qaboos (1971) ; les transformations ont été rapides, des travaux monumentaux ont été entrepris, l’accès aux infrastructures et l’entrée dans la modernité se sont faits en quelques décennies. La population est sortie de la précarité, grâce au partage des richesses de la part du nouveau dirigeant. Cette quasi révolution, ainsi que la jeunesse de la population, résulte en une perception du temps décuplée en comparaison avec une société dont l’évolution est plus lente et régulière. Par exemple, les événements d’il y a trente ans paraissent très anciens aux yeux des personnes qui s’expriment dans les interviews. Néanmoins, si l’on constate une évolution très marquée sur le plan structurel, les mentalités et traditions, elles, sont restées quasiment inchangées.

Contrôle exercé par les familles

Les activités du mari et de la femme restent très cloisonnées, les relations sociales se limitent encore beaucoup à la famille et celle-ci exerce un contrôle sévère sur ses membres qui auraient des velléités de bousculer les traditions. Les témoignages recueillis, ainsi que différentes lectures sur internet ou dans des magazines, montrent que la pression familiale est une réalité à Oman et qu’elle ne s’exerce pas qu’à l’encontre des femmes, mais également à l’encontre des hommes. Les familles les plus aisées sont également les plus conservatrices, alors que la pauvreté et des difficultés personnelles semblent pousser à davantage de sens critique et à la recherche de solutions novatrices.

Voici quelques témoignages recueillis sur place, qui, rassemblés, donnent une image, certes partielle, de la réalité de la vie à Oman au début du 21e siècle.

Amal​1​

Amal assiste aux cours à NMTI afin de devenir elle-même enseignante. Elle propose également aux étudiant-e-s des discussions d’une heure afin d’exercer leur arabe de manière moins formelle que dans les cours. Lorsque je lui demande si elle est mariée, elle me répond catégoriquement qu’elle y pensera après avoir terminé sa formation professionnelle.

Les hommes parlent plus facilement

Lors d’une excursion d’un après-midi à une cinquantaine de kilomètres, elle est la seule femme omanaise à nous accompagner. En effet, les femmes qui travaillent à l’Institut s’y rendent non accompagnées, mais lors de déplacements plus conséquents, il est d’usage qu’elles soient accompagnées d’un membre de leur famille. Sultan, le directeur de l’Institut, m’explique que la famille d’Amal semble plus souple sur ce point, plus permissive. En revanche, pour l’excursion de deux jours dans le désert, Amal me dira qu’elle ne vient pas « parce que ça dure deux jours ». Au cours de la discussion avec Amal, je vérifie l’observation de Christine Eickelman selon laquelle les Omanais sont très pudiques et se livrent peu ; je me sens souvent mal à l’aise de poser aux femmes des questions qui concernent leur vie privée.  Paradoxalement, ce sont deux hommes qui répondent le plus volontiers à mes questions. Sultan, le directeur de l’Institut, vit entre l’Allemagne et Oman ; il est marié à une Allemande d’origine yéménite qui vit en Allemagne avec leurs trois enfants. Ahmed, pour sa part, a passé une année aux Etats-Unis ; il enseigne à l’Institut et foisonne de projets pour l’avenir, tels que tourner des films et œuvrer dans les médias. Seuls Sultan et Ahmed, ayant voyagé et possédant un esprit entrepreneur qui les a poussés à rencontrer de nombreuses personnes dans leurs voyages, semblent comprendre les interrogations des étudiants et manifestent une réelle ouverture pour y répondre.

Université gratuite

Amal m’apprend que, dans le but d’encourager les filles à étudier, cela fait quelques années que l’université est gratuite pour 500 filles par année. Par ailleurs, environ 2 000 filles étudient à l’étranger. Comme elles sont accompagnées de membres de la famille, leur séjour à l’étranger ne signifie pas forcément qu’elles vont expérimenter la façon de vivre du pays où elles se trouvent ou développer des relations avec des personnes qui ne sont pas natives du pays.

A la question de savoir si Amal entretient des relations avec des personnes extérieures à sa famille, d’anciennes camarades d’école par exemple, celle-ci répond qu’il lui arrive d’échanger des sms avec des amies mais qu’elles ne se rendent visite que lors d’occasions particulières, celles mentionnées dans le livre de Christine Eickelman : mariages, naissances, décès.

Asma

Asma passe son temps libre à lire et apprendre, notamment au travers d’internet.

Porter le voile est une pratique culturelle

À propos du port du voile, elle estime qu’il faut comprendre l’idée qui se trouve derrière : que la femme n’attire pas les regards. Or, une femme voilée en Occident attire les regards ; il est donc approprié de ne pas porter le voile en Occident, de s’adapter aux habitudes vestimentaires de chaque lieu. Néanmoins, elle n’est pas sûre qu’elle y parviendrait, puisqu’elle porte le voile depuis plus de 15 ans ! Elle dit également que le voile date d’avant l’Islam et qu’il relève de la culture et non d’une prescription religieuse. Asma m’explique encore qu’à Oman, seuls les livres religieux qui portent l’approbation du gouvernement sont autorisés.

Question sensible

Je n’ai pas souhaité aborder avec elle la question du mariage et de la situation des femmes à Oman lors d’un entretien formel, comme je l’ai fait avec les autres femmes ; en effet, son regard trahissait une certaine tristesse et ses propos reflétaient une réflexion personnelle approfondie. Je voulais éviter de la heurter en abordant des domaines trop personnels ; je craignais également que, pour se protéger, elle me livre une version « officielle » différente de son vécu réel. Ce n’est que deux mois après notre rencontre, lorsque je me suis retrouvée seule étudiante de mon niveau et que nous avons passé deux heures chaque matin ensemble dans l’espace fermé de la classe que la discussion s’est engagée, de manière inattendue.

L’amour est une chose naturelle

Lors de nos lectures de poèmes contemporains, je m’aperçois que nombreux sont ceux parlent d’amour ; je demande alors à Asma comment les poètes peuvent écrire des poèmes aussi romantiques alors qu’aucune expérience amoureuse ne leur est permise et qu’ils n’ont pas même l’autorisation d’adresser la parole aux femmes. Elle me répond que l’amour est une chose naturelle qui se vit dans toutes les cultures et à toutes les époques, mais qu’effectivement il s’agit pour les Omanais d’amour à distance, où l’on ne connaît la personne que pour l’avoir vue. De plus, les poètes peuvent par ce moyen exprimer leurs sentiments sans nommer la femme en question, ce qui évite de mettre en danger sa réputation car les gens se demanderaient ce qu’elle a fait pour être aimée de la sorte : a-t-elle parlé avec cet homme ? A-t-elle vécu quelque chose avec lui… ? Comme j’insiste dans mes questions pour comprendre d’où leur vient une telle inspiration et que je ne comprends pas comment deux êtres qui s’aiment peuvent supporter de n’avoir aucun contact, elle se décide à me raconter son histoire personnelle, tout en me demandant de ne surtout pas en parler au personnel omanais de l’Institut, car sa réputation est en jeu.

Pas de prétendant issu d’une tribu inférieure

Lors de ses études à l’université, Asma est tombée amoureuse d’un étudiant. Le sentiment était réciproque et ils ont communiqué par sms. Craignant de confondre admiration et amour, Asma a coupé le contact quelque temps, mais son sentiment est resté fort et elle en a déduit qu’il s’agissait d’amour véritable. La famille de l’étudiant, qui habite dans une autre ville et vient d’une autre tribu, a donné son accord pour le mariage. Le jeune homme a présenté sa demande à la famille d’Asma, qui, après enquête, a refusé au motif que la tribu d’origine de l’étudiant était d’un niveau inférieur à celui de la tribu d’Asma. Elle en a été très affectée. Selon elle, la valeur d’une personne tient plus à ses valeurs personnelles et à son comportement qu’à la tribu ou la famille dont elle est issue. Je lui demande s’il est possible de discuter, d’infléchir la décision de sa famille, s’il y a un quelconque espoir que sa famille change d’avis si celle-ci se rend compte de la tristesse qu’elle a infligée à Asma.

La famille veille…

Elle me répond qu’elle doit se comporter exactement comme d’habitude et ajoute : « A Oman, la famille est comme la police ».  Elle me dit que, depuis, elle a reçu deux demandes en mariage, qu’elle a refusées. « Au moins ma famille me permet de ne pas me marier ». De son côté, le jeune homme a été contraint d’épouser une femme, union qui s’est terminée par un divorce.

Pour leur bien mutuel, Asma et le jeune homme ont cessé toute communication. Asma a maintenant 26 ans et souffre de cette situation depuis l’âge de 20 ans. Elle s’apprête actuellement à épouser un de ses cousins, qui a vécu en Angleterre et est divorcé. Il a son âge et est très beau. Elle a accepté de l’épouser car il a de l’expérience, ce qui le rend ouvert d’esprit, alors qu’un autre homme pourrait ne jamais accepter qu’elle ait été amoureuse dans le passé, même si rien ne s’est concrétisé. J’apprendrai par la suite que le mariage n’a pas eu lieu ; Asma n’a pas souhaité me donner les raisons de ce renoncement.

Hassan

Les sujets tabous

Le thème de la semaine dans ma classe d’arabe est le harcèlement. Je m’adresse à Hassan car j’ai remarqué qu’il s’exprime librement sur de nombreux sujets. Hassan me dit que le sujet du harcèlement n’est pas abordé dans les médias omanais car c’est un tabou. Les victimes ont peur des représailles tout comme des commérages, d’être jugées responsables et que leur réputation en pâtisse, donc elles se taisent.

Idem pour la violence domestique. En ce qui concerne la pédophilie, les enfants ne parlent pas non plus ; il existe une loi très sévère contre la pédophilie, mais la vengeance personnelle de la part du père de la victime en cas de dénonciation risque aussi d’être violente. Les victimes d’abus de toute sorte n’ont pas de numéro de téléphone pour obtenir de l’aide. Pourtant Hassan pense qu’un tel moyen, anonyme, serait plus accessible à une personne subissant de la violence que de devoir se déplacer au poste de police et s’exposer, d’autant plus que les policiers sont en grande majorité des hommes.

Il déplore la mauvaise communication entre pères et enfants, qui n’aide pas ceux-ci à exprimer leurs problèmes ; dans une population aussi pudique et réservée, l’ouverture se fait difficilement, même au sein de la famille.

La religion, une affaire vraiment privée?

Lorsque je lui demande si une évolution trop marquée du pays représenterait un danger à cause de la réaction des religieux conservateurs, il me dit que non, car la religion est une affaire privée et que chacun respecte les convictions de l’autre​2​. Il relève qu’il faut effectivement bien distinguer entre ce qui vient réellement de la religion et ce qui vient de la culture ; il cite l’Arabie Saoudite en exemple : la plupart des pèlerins qui se rendent à La Mecque croient que tout s’y fait en conformité avec la religion, par exemple le port du voile intégral noir pour les femmes. Hassan relève que cela vient des coutumes locales, que le voile était déjà porté avant l’Islam et aussi que bien des personnes boivent de l’alcool, fument ou sont avides de richesses à La Mecque, ce qui est contraire à la religion.

Rêves de liberté

Hassan relève encore qu’à Oman, les femmes sont libres de s’habiller comme elles le souhaitent. Cependant, la pression sociale se charge de dissuader celles qui seraient tentées par un changement d’habillement ; même à Mascate, rares sont les Omanaises ne portant pas l’abaya noire. Nous avons cependant rencontré, lors d’une excursion dans une ville proche de la frontière avec les Émirats Arabes Unis, une amie d’une employée de NMTI prénommée Reema. Elle était vêtue d’un jeans noir avec une blouse et ses cheveux mi-longs n’étaient pas couverts. Née aux États-Unis de parents omanais, elle parlait couramment l’anglais, tout en ayant effectué toute sa scolarité à Oman. Elle ne rêvait que de partir étudier aux États-Unis, et s’apprêtait à s’y rendre avec sa mère. Elle n’avait aucune envie de vivre selon les coutumes omanaises et me confia que plusieurs de ses camarades de classe partageaient les mêmes idées qu’elle. La proximité avec les Émirats Arabes Unis peut expliquer l’état d’esprit moins conservateur qu’au cœur d’Oman, où les coutumes sont bien ancrées. Les habitants d’Oman qui désirent s’amuser le week-end ont pour coutume de parcourir les quelques heures de route qui les séparent des Émirats pour profiter d’un peu plus de liberté.

Comment faire du sport?

Alors que je faisais un jour la remarque qu’on manquait d’exercice à force de vivre cloîtrés entre nos logements et l’école, une étudiante française de type arabe m’a dit avoir voulu se mettre au jogging. Son type arabe l’obligeait à porter l’abaya, car elle passait aux yeux de la population pour une Omanaise et ne pouvait donc pas se comporter comme une Occidentale. Elle m’a dit avoir tellement transpiré sous son abaya et avoir tellement attiré l’attention sur elle qu’elle n’avait jamais renouvelé l’essai. Comprenant le besoin de mouvement des étudiants, le directeur avait aménagé une pièce en sous-sol avec des engins de sport. Il organisait aussi régulièrement des excursions en extérieur, mais la chaleur écrasante nous empêchait souvent de rester plus d’une ou deux heures en plein air.

Quelques autres interdits

Lorsqu’on vit à Oman, il est très rare d’entendre de la musique ; même les stations de radio diffusent principalement des discours ou des débats. La musique est considérée comme un péché par les conservateurs. Un jour où une enseignante parlait d’une chanson qu’elle aimait beaucoup écouter dans son enfance, elle s’est un peu excusée en nous disant qu’elle ne savait pas, à cet âge-là, ce qui était bien ou mal.

De même, le fait de fumer est considéré comme un péché, car il fait du mal au corps que Dieu nous a donné. La seule personne que j’ai vu fumer en public était un touriste ; habituée depuis plusieurs mois à un certain standard, je me suis surprise à le trouver très négligé avec son habillement qui laissait voir ses bras et ses jambes, sans parler de la fumée qu’il exhalait aux yeux de tous sans la moindre retenue.

Pour découvrir les autres portraits, cliquer sur le titre Portraits de femmes et d’hommes omanais.

Notes

  1. ​1​
    Pour respecter le souhait de discrétion des personnes interviewées, les prénoms ont été changés.
  2. ​2​
    Cette affirmation a été contredite pendant mon séjour par le doyen de NMTI, qui m’a dit se faire régulièrement insulter dans la rue parce qu’il portait la barbe « islamique », ce qui le faisait passer aux yeux de certains pour un fondamentaliste. Selon lui, sa barbe n’avait rien à voir avec le fondamentalisme. Je lui ai demandé alors pourquoi il portait cette barbe, sil elle lui occasionnait des problèmes dans la rue. Il m’a répondu : « Parce que c’est comme ça qu’elle est prescrite dans le Coran. »

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