Tolérer ou interdire le niqab en Suisse?

Le 7 mars, le peuple suisse a été appelé à décider s’il doit tolérer ou interdire le niqab en Suisse.  Avant le vote, un groupe de citoyens a propose un autre avis que celui exprimé par le Conseil suisse des religions (CSR).

Le Conseil suisse des religions (CSR) invoque les principes suivants pour justifier son rejet de l’initiative :

  • la liberté personnelle dans une société libérale ouverte à la diversité des choix individuels
  • la liberté religieuse qui garantit à chacun la possibilité de se vêtir comme sa religion le demande
  • la dissimulation du corps et du visage comme une expression de révérence envers le divin
  • les convictions religieuses et les formes de piété relèvent des droits fondamentaux de la personne

Il évoque également cinq raisons de préférer à cette initiative le « contre-projet indirect du Conseil fédéral . Ce dernier prescrit « le retrait du vêtement couvrant la tête qu’à des fins d’identification par les autorités de l’Etat ».

Pdf du communiqué du CSR : Prise de position du Conseil suisse des religions à propos de l’initiative « Oui à l’interdiction de se dissimuler le visage »

Des citoyens répondent au Conseil suisse des religions

Des personnes de traditions juive, musulmane et chrétienne ont répondu à cette prise de position dans les termes suivants:

Dans sa prise de position du 25 janvier 2021, le Conseil suisse des religions (CSR) recommande de rejeter l’initiative populaire. Il lui préfère le contre-projet indirect du Conseil fédéral et du Parlement. Nous, signataires du présent communiqué, reconnaissons que le peuple devra se prononcer moins sur une question de sécurité que sur la place de l’islam politique et radical dans notre société. Nous ne pouvons cependant pas appuyer la position du CSR pour les raisons suivantes.


1. Sa prise de position ignore les raisons de la tradition musulmane pour demander le voilement des femmes. C’est pourtant un aspect fondamental pour bien comprendre les enjeux du débat.

C’est à partir du Coran (ch. 24.30-31), que les savants musulmans ont élaboré la notion de « partie indécente du corps » qu’il faut dissimuler aux regards. Chez l’homme, elle se situe entre le nombril et les genoux. Chez la femme musulmane libre, elle comprend l’ensemble du corps (à l’exception du visage et des mains).

2. Nous abondons dans le sens du CSR lorsqu’il « insiste sur … l’interdiction de toute forme de discrimination », attitude que nous ne pouvons qu’approuver.

Malheureusement, il semble lui échapper que le port du voile est justement un cas de discrimination. Les musulmans traditionalistes apprennent en aux jeunes filles que leur corps est impudique et honteux parce qu’il éveille des désirs coupables chez l’homme. Un tel enseignement leur instille l’idée qu’elles sont des êtres impurs que Satan instrumentalise pour détourner les hommes du chemin de la piété​1​.

3. Le CSR soutient que « La personne qui couvre son corps par conviction religieuse veut exprimer sa révérence envers la sainteté du divin et sa propre indignité ».

Bien que cette interprétation paraisse louable, l’enseignement traditionnel de l’islam donne un autre sens du voile. En effet, la femme musulmane se voile afin qu’on ne lui impute pas la chute morale des hommes. Le voile n’est donc pas « un symbole extérieur de dévotion à Dieu » (une justification souvent utilisée dans le dialogue interreligieux), mais une mise à l’écart des femmes. Sous la pression des musulmans radicaux, des filles de plus en plus jeunes reçoivent cet enseignement.

4. Contrairement à ce que soutient le CSR, une telle pratique n’échappe pas au jugement extérieur.

Il nous paraît indéfendable d’invoquer la liberté de religion – un droit fondamental – pour placer au-dessus de toute critique le fait de dénier aux femmes respect et dignité. À la différence du CSR, nous tenons à soutenir les très nombreuses musulmanes, en Suisse et dans le monde, qui luttent pour le respect de leur dignité et leur liberté.

5. La paix religieuse que le CSR appelle de ses vœux est une composante essentielle de notre société.

Nous soutenons néanmoins qu’elle comporte une exigence de vérité, car il n’y a pas de paix sociale sans vérité. Or, demander à la femme de se voiler, c’est soutenir l’idée qu’elle est une occasion de chutes et un instrument diabolique pour détourner les hommes du chemin de la piété. C’est, du même coup, accréditer la tendance à « diaboliser » la sexualité. C’est occulter la possibilité pour l’homme et la femme d’y faire l’apprentissage de l’amour, dans le respect de leurs différences et de leur égale dignité humaine.

6. Cette paix religieuse requiert aussi de respecter les lois et les coutumes du pays d’accueil. La Suisse est un pays démocratique, riche d’un long héritage chrétien et humaniste.

Dans ce pays, femmes et hommes interagissent à visage découvert. Il est du devoir de tous, quelles que soient les convictions religieuses, de respecter cette pratique.

Pour ces quelques raisons et en dépit des faiblesses de cette initiative populaire, nous, signataires de ce communiqué, nous prononçons en sa faveur.

Fabienne Alfandari (juive) ; Saïda Keller-Messahli (musulmane) ; Alain-René Arbez (prêtre catholique) ; Shafique Keshavjee (pasteur réformé) Christian Bibollet (évangélique).

Pdf du communiqué « citoyen » : Un autre point de vue sur l’initiative relative à l’interdiction de dissimuler son visage


  1. ​1​
    Un hadîth de Mahomet (dans L’Authentique de Muslim, Livre du mariage, hadîth 2) précise que « La femme apparaît et se retire sous la forme de Satan ». Afin que Satan ne puisse pas utiliser la femme pour semer la tentation et la dissension parmi les hommes, elle doit donc rester dans l’endroit le plus reculé de sa maison, et lorsqu’elle sort, elle doit se voiler entièrement. Comme le confirme un commentateur classique (Al-Tirmidhi): « La femme qui ne se voile pas et exhibe ses charmes devient la complice de Satan, pour semer le mal et la tentation dans le cœur des hommes ».

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