Où l’islam est-il réellement né ?

Pour la plupart des musulmans, la foi est davantage définie par l’orthopraxie que par l’orthodoxie. Au cœur de leur pratique se trouvent les cinq piliers de l’islam et, en particulier, la Salat qui, chaque jour à travers le monde, réunit des millions de musulmans priant en direction de La Mecque.

Pourquoi la prière musulmane met-elle l’accent sur La Mecque ? Parce que, de toute évidence, c’est là que l’Islam a commencé et que la Ka’ba et sa pierre noire ont toujours été, depuis l’époque de Mahomet ! Tout le monde sait cela, n’est-ce pas ? Il faut pourtant noter qu’il y a dans l’islam beaucoup de choses que nous tenons pour acquises mais très peu qui soient vraiment documentées. Les historiens ont compris depuis longtemps que des questions très importantes se posent à propos de La Mecque. Par exemple, Patricia Crone note dans son livre Meccan Trade (Princeton University Press, 1987) que les descriptions de la ville sainte de l’Islam dans les sources islamiques primitives ne s’accordent pas bien avec le site actuel de La Mecque. C’est la raison pour laquelle le livre de Dan Gibson, Qur’anic Geography, se propose d’explorer deux questions en détail : Où l’islam est-il réellement né et La Mecque a-t-elle été la cité sainte originelle ?

Trois civilisations septentrionales

Gibson commence son étude en soulignant que le Coran contient peu d’éléments géographiques. On en compte que 65 qui ne mentionnent pas plus de neuf lieux par leur nom, au nombre desquels ‘Ad (23x), Thamud (24x) et Madian (7x). C’est une claire indication que ces trois civilisations étaient importantes pour les destinataires originaux du Coran. Où donc étaient-elles situées ?

Concernant ‘Ad, le Coran offre quelques indices : le peuple de ‘ Ad construisit des autels, des monuments et des forteresses dans la roche. Ils avaient des jardins et des sources et vécurent dans des vallées luxuriantes. Mais où ‘Ad se situait-il ? Gibson suggère que ‘Ad est l’équivalent arabe d’un mot appartenant à la langue ancienne à partir de laquelle les langues sémitiques se sont développées. Selon lui, il correspond à « Uts », nom biblique d’une région qui se trouvait en Édom (Lamentations 4:21). Les descriptions bibliques de « Uts » correspondent à celles de ‘Ad, dans le Coran. De plus, le Coran et la Bible s’accordent pour dire que le peuple de ‘ Ad / ‘Uts fut détruit par des vents violents (Sourate 89:6-8; Job 1:18 – 19). Le Coran voit également un lien entre les ‘Ad et Pharaon (Sourate 89:6-14) et Gibson propose toute une série de preuves démontrant que les Édomites étaient un peuple aussi connu sous le nom de Hyksos, peuple qui a envahi l’Égypte entre 1500 et 1800 avant J.-C. Il écrit : « Dès qu’on considère les Hyksos, les ‘Ad, et Édom comme un seul peuple, beaucoup d’aspects énigmatiques de l’histoire s’harmonisent. » Nous prenons alors conscience de leur importance et comprenons pourquoi la Bible et le Coran mentionnent si souvent cette ancienne civilisation.

Quant à Madian, Gibson fait remarquer que c’était un autre empire puissant qui a uni les tribus arabes. Leur mention dans le Coran suggère une nouvelle fois que l’auditoire de Mohamed devait les connaître. Pourtant, comme le peuple de ‘Ad, ils étaient une tribu arabe du nord, qui semble avoir vécu entre Tayma (leur région la plus méridionale) et l’extrémité nord de Wadi Sirhan. Le Coran indique aussi que le prophète Shueyb vint à eux (Sourate 22:43-45 ; 29:36) et que le site traditionnel de sa tombe se trouve au centre de la Jordanie, situant les Madianites encore plus au nord.

Pour ce qui concerne les Thamud, Gibson suggère que le mot coranique dérive de thuma + ‘Ad = après ‘ Ad. D’après les traditions, ils formaient un peuple regroupé sur al-Hijr, une ville de l’Arabie septentrionale connue aujourd’hui sous le nom de Meda’in Salih. Pendant des siècles, ses habitants furent appelés Nabatéens. Le Coran parle d’eux comme du peuple qui s’était taillé des habitats dans les montagnes (Sourate 7:73-79; 11:61-68; 26:141-159; 27:25). Effectivement, des villes nabatéennes comme Petra sont connues pour leurs tombes et leurs palais taillés dans le roc. Lorsqu’on visite Petra et qu’on se promène au milieu de ces bâtiments à l’architecture fabuleuse, sculptés dans la roche, on est frappé par la richesse et la puissance qu’a dû connaître cette civilisation.

Les Nabatéens ont acquis leur immense richesse en contrôlant les trois routes commerciales (la Route de l’encens, celle de la soie et celle de la mer Rouge). Cependant, comme tous les empires, leur pouvoir a finalement décliné et après avoir connu un âge d’or entre 100 av. J.-C. et 100 ap. J.-C., leur puissance est passée. La première cause fut leur déclin économique, auquel se sont ajoutés des tremblements de terre en 363, 551 et 713 ap. J.-C., séismes qui ont d’abord affaibli puis, finalement, détruit Petra. À l’époque de Mahomet, les Arabes se souvenaient des Nabatéens comme les « après ‘Ad » qui avaient été anéantis par des tremblements de terre.

Gibson soutient que ces trois civilisations coraniques – les peuples de ‘Ad, Madian et Thamud – ont certains points communs. Tous étaient de puissants empires dont l’auditoire de Mahomet se souvenait. Mais, fait plus important, tous étaient établis dans la même région, au nord de l’Arabie. Si donc ces trois grandes civilisations du Coran se situaient au nord, que dire de la Ville sainte elle-même. Que dire de La Mecque ?

Où était La Mecque ?

Le Coran ne mentionne La Mecque qu’une seule fois (Sourate 48: 24). La Kaaba, elle, est mentionnée à plusieurs reprises, mais son emplacement n’est jamais défini. Pour Gibson, l’idée selon laquelle l’emplacement originel de la Kaaba est La Mecque soulève beaucoup de problèmes. Par exemple, le Coran décrit la Kaaba comme résidant dans la « Mère des cités » (Sourate 6:92). Pourtant les relevés archéologiques à La Mecque ne révèlent rien avant 900 ap. J.-C. – pas de trace d’une ville fortifiée avec maisons, jardins, bâtiments et temples. Pas de cartes avant 900AD ne mentionne La Mecque tandis que la première référence littéraire n’apparaît qu’en 740 ap. J.-C.

Les descriptions de la ville sainte qu’on trouve dans la littérature islamique primitive posent aussi des problèmes. Le Coran et les hadiths la situent dans une vallée, avec une autre vallée à côté de la Kaaba où coulait un ruisseau. Rien de tout cela ne correspond à La Mecque. Nous lisons aussi que la ville sainte avait des champs, des arbres, de l’herbe, de l’argile et du limon. Encore une fois, ce n’est pas vrai de La Mecque, qui est aride et inhospitalière. Aucune preuve archéologique ne permet de soutenir l’idée d’une activité agricole à La Mecque.

Qiblas et temps de la confusion

Que dire alors de la qibla qui indique la direction pour la prière ? Certes, les musulmans ont toujours prié en direction de la Kaaba et sa pierre noire, située à La Mecque, n’est-ce pas ? Vraiment ? Non ! Il est bien connu que la qibla a changé au début de l’Islam. La sourate 2:143-145 mentionne ce changement sans indiquer la direction qui a été abandonnée. (La plupart des musulmans croient que Jérusalem fut la première qibla, mais cette idée n’apparaît que 300 ans après Mahomet).

Gibson considère que l’archéologie soutient l’idée d’un changement de qibla, mais beaucoup plus tardif qu’on le croit traditionnellement. Après avoir visité plus d’une douzaine mosquées des débuts de l’islam, il a découvert qu’un nombre surprenant d’entre elles ont leur qibla orientée non pas vers La Mecque, mais vers Petra. Au cours du second siècle de l’islam, l’orientation vers La Mecque a été introduite, puis, au troisième siècle, la qibla de toutes les nouvelles mosquées a été orientée vers La Mecque.

Gibson pense que l’archéologie peut nous aider à dater le changement de qibla. Les premiers bâtiments sur le complexe de la citadelle d’Amman, construits autour de 700 ap. J.-C. sont orientés vers Petra, tandis que les constructions plus tardives, aux environs de 740 ap. J.-C., sont orientées vers La Mecque. Qu’est-ce qui s’est passé entre 700 et 740 ap. J.-C. pour provoquer ce changement ?

Le contexte historique

En 64AH (683 ap. J.-C.), ‘Abdallah ibn al-Zubayr se révolta contre les Omeyyades à Damas. Se proclamant lui-même calife dans la ville sainte, Al-Zubayr détruisit la Ka’ba, et prit la pierre noire pour la mettre en lieu sûr. L’année suivante, Tabari rapporte que Al-Zubayr prétend avoir découvert les fondations de l’authentique Kaaba construite par Abraham. Gibson pense que c’était à La Mecque, un lieu choisi pour sa position éloignée du pouvoir omeyyade.

La rébellion se propagea et en 71AH, Kufa en Irak s’allia à Al-Zubayr, en affirmant : « nous sommes des gens qui se tournent vers la même qibla que vous ». En 73-74AH, les armées syriennes attaquèrent la ville sainte, utilisant un trébuchet (une grande catapulte) contre elle. (Les archéologues ont mis au jour quantité de pierres pour trébuchet à Petra, mais aucune à La Mecque).

Aux environs de 85AH, les mosquées commencèrent à suspendre des signes pour indiquer une nouvelle qibla, puis en 89AH, le mihrab (niche de prière) fut introduit pour montrer aux fidèles dans quelle direction prier. En 94AH, le dernier d’une série de tremblements de terre détruisit Petra. Gibson pense que cela peut avoir été considéré comme un jugement divin sur l’ancienne ville sainte. Enfin, en 132AH, les Abbassides commencèrent à régner depuis l’Irak et suivirent le modèle établi par Kufa, adoptant officiellement la nouvelle qibla. Désormais, toutes les nouvelles mosquées sont orientées vers La Mecque.

Conclusion

La thèse de Gibson selon laquelle la qibla a changé en 70AH, non de Jérusalem mais de Petra, allie l’exégèse coranique, une lecture attentive des sources islamiques, ainsi que l’archéologie, la littérature et l’histoire. Plusieurs éléments de preuve, affirme-t-il, militent en faveur de l’idée que Petra a été la première ville sainte. Il est à noter que de manière générale l’attention du Coran se porte sur le nord de l’Arabie ce qui contribue à l’impression d’inadéquation des descriptions de la ville sainte dans la littérature, descriptions qui correspondent parfaitement à Petra mais pas à la région de La Mecque. Il y a d’autres éléments de preuve, tels les rapports d’historiens comme Tabari, selon lesquels les affrontements militaires qui ont opposé les Médinois aux Qurayshites (la tribu mecquoise), se sont produits au nord de Médine. Pourtant, si les Qurayshites venaient de La Mecque, à 300 km au sud, pourquoi l’action s’est-elle déroulée au nord ?

La thèse de Gibson est audacieuse, mais son argument suit une ligne de crête entre les approches « traditionalistes » et « révisionnistes » de l’islam primitif. Trop de « traditionalistes » ignorent le contexte du Coran et se contentent de répéter les sources primitives, tandis que les « révisionnistes » ne leur accordent souvent aucun crédit. Le livre de Gibson, lui, s’efforce de prendre le Coran, les hadiths et les sources islamiques au sérieux. Plutôt que de les ignorer, il affirme simplement qu’ils sont plus cohérents si on lit « Petra » à la place de « La Mecque » avant 700AD, une conclusion que l’histoire, la littérature et l’archéologie suggèrent fortement.

Le livre n’est pas sans quelques faiblesses. Parfois Gibson tente de couvrir trop de sujets, et certaines parties de son livre laissent une impression de précipitation. Par exemple, son traitement des manuscrits coraniques est un peu mince et aurait pu bénéficier d’interactions avec la littérature critique, comme la recherche de Keith Small sur les variantes textuelles dans le Coran. Néanmoins Qur’anic Geography semble défendre un point de vue pertinent. Une grande partie de l’histoire islamique semble plus logique à la lumière de sa thèse, qui, soit dit en passant, éclaire d’autres questions telle que celle des liens forts du Coran avec un autre phénomène du nord de l’Arabie, le christianisme syriaque.

Quranic Geography : A Survey and Evaluation of the Geographical References in the Qur’Ān with Suggested Solutions for Various Problems and Issues. Dan Gibson, Vancouver : Independent Scholars Press, 2011

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