Groupes djihadistes en Afrique : origines, dangers, avenir ?

Que sait-on exactement de l’islamisme en Afrique ? Ces dernières années, les médias nous ont régulièrement informés d’attaques menées par divers groupes au nom de l’islam. Mais que sait-on de plus ?

Quels sont ces groupes ? Hormis AQMI en Algérie, le Mujao au Mali, Al-Shabaab en Somalie ou Boko Haran au Nigéria, combien en existe-t-il d’autres ? Quelles sont leurs idéologies respectives ? Ont-ils des liens entre eux ? Quels sont leurs objectifs, leurs modes opératoires et qui les inspire ?

Vision globale du phénomène

Yonas Dembele, auteur de Africa : Mapping Islamic militancy – past, present and future, propose une approche globale du phénomène. Dans la dernière partie de son étude, il liste les groupes islamistes militants en établissant, pour la trentaine qu’il répertorie, une « fiche d’identité » mentionnant leur arrière-plan historique, leur idéologie, leurs activités et principales attaques, leur présence régionale et leur leadership. Il indique aussi la façon dont les chrétiens ont été affectés par leurs activités et l’avenir prévisible de ces groupes. On peut ainsi, à partir du nom d’un mouvement terroriste, se documenter très rapidement sur son identité, ses activités et sa dangerosité.

Mais ce répertoire pratique a l’immense avantage d’être précédé d’une partie historique qui permet de situer ces entités révolutionnaires dans le cadre beaucoup plus large de l’histoire des origines de l’islam en Afrique et de ses évolutions récentes en Arabie Saoudite et en Iran.

Pénétration de l’islam en Afrique

L’islam est entré sur le continent en deux temps. Aux environs de 640, les armées musulmanes se sont lancées à la conquête de l’Afrique du Nord à partir de l’Égypte qu’elles venaient de conquérir. « Islamiser » et « arabiser » constituaient leurs deux objectifs. Mais les tribus berbères, islamisées, opposèrent une résistance farouche à l’idée de devoir se soumettre à l’autorité politique des Arabes. Au XIIe siècle, les Almoravides mirent un terme à leurs dernières rébellions et imposèrent l’école malikite. Islamisés et soumis au pouvoir arabe, les Berbères amenèrent l’islam en Afrique de l’Ouest à travers leurs échanges commerciaux. L’islam s’y implanta aisément parce qu’il se montrait très tolérant envers les cultures africaines traditionnelles.

Sur la côte orientale de l’Afrique, ce sont les commerçants arabes qui, au IXe siècle, introduisirent l’islam. De leurs interactions avec les populations locales s’est progressivement formée une culture nouvelle amalgamant langue arabe et dialectes africains. Le peuple Swahili, né de cette rencontre, a beaucoup contribué à la diffusion de l’islam en suivant les routes commerciales sillonnant l’Afrique du Nord au Sud et d’Est en Ouest.

Les origines de l’intolérance

À part les guerres de conquêtes menées en Afrique du Nord au VIIe siècle, l’islam a coexisté plutôt pacifiquement avec les religions et traditions africaines pendant plus de 500 ans. C’est au XVe siècle que les premiers mouvements islamiques violents firent leurs apparitions sur le continent. Les Ibadites tentèrent d’exercer leur influence en Afrique du Nord et de l’Ouest. S’ils ne connurent pas de succès durables auprès des populations des villes, dans les campagnes, par contre, leurs enseignements donnèrent naissance à des groupes militants qui, au XVIII et XIXe siècles prirent pour cibles les « musulmans hypocrites », les populations chrétiennes et le colonialisme occidental.

Les mouvements revivalistes musulmans et leur impact sur l’Afrique

On peut considérer que, dans son essence même, l’islam est un mouvement « revivaliste ». Mahomet n’a-t-il pas appelé les membres de sa tribu à abandonner une manière de vivre qui déplaisait à sa conception du dieu unique ? Tout au long de son histoire, l’islam a vu régulièrement apparaître des mouvements appelant à un retour à la foi original du prophète et de ses compagnons afin de faire barrage à toute influence extérieure considérée comme une menace.

Au XXe siècle, deux mouvements revivalistes de portée mondiales sont entrés en compétition l’un avec l’autre. D’abord, le Wahhabisme, qui a consacré l’alliance de cette doctrine avec la famille royale d’Arabie Saoudite dès le XVIIIe siècle. Cette version de l’islam se considère comme la seule expression authentique de la foi musulmane et cherche à s’imposer aux musulmans du monde entier. C’est cette doctrine qui a entraîné la royauté saoudienne dans les guerres qui ont déstabilisé l’Afghanistan, le Yémen et le Moyen-Orient.

Le second courant revivaliste a été impulsé par l’ayatollah Khomeini avec la création, en 1979, d’une République islamique dont le chef suprême n’est pas le Président démocratiquement élu, mais un imam.

Il faut souligner que l’apparition de théocraties islamiques au Moyen-Orient est un phénomène récent. Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, les détenteurs du pouvoir politique et les autorités religieuses collaboraient plutôt pacifiquement. Les imams chiites n’aspiraient pas à exercer le pouvoir. C’est l’ayatollah Khomeini qui a introduit l’idée d’un pouvoir politique soumis au contrôle des juristes musulmans. Mais en rejetant la monarchie iranienne qui avaient conduit le pays pendant plus de 2 500 ans, Khomeini s’est constitué en critique et adversaire des monarchies sunnites du Golfe, et en particulier de l’Arabie Saoudite.

Formation des groupes djihadistes en Afrique

Hassan al-Banna, pour les « Frères musulmans » en Égypte, et Mawlana Mawdudi pour le Jama’at-i Islami en Inde, avaient déjà élaboré leur idéologie islamiste dans la première partie du XXe siècle. Mais la présence coloniale, puis les diverses tentatives de régimes socialistes des États arabes indépendants, n’ont pas permis l’éclosion de leurs programmes revivalistes. C’est avec la révolution iranienne de 1979 et l’avènement de la République islamique d’Iran, que les perspectives ont radicalement changé. Prenant l’Iran pour modèle, l’utopie islamiste mondiale est devenue pour beaucoup un objectif réalisable.

En dépit des rivalités mortelles qui les opposent, l’Iran et Arabie Saoudite se sont depuis lancées dans une course effrénée pour favoriser, partout dans le monde, le développement de groupes proclamant qu’il n’y a d’espoir pour les sociétés musulmanes que dans un retour à la moralité rigoriste du Coran et dans l’instauration de la Charia.

Tous les groupes islamistes dont l’auteur dresse le catalogue, qu’ils opèrent en Afrique ou ailleurs, ont en commun plusieurs points fondamentaux : a) l’islam est en guerre contre l’Occident et ses alliés musulmans : les combattre est un devoir religieux ; b) le système d’État nation et la démocratie ne sont pas islamiques et doivent être remplacés par le califat et la charia ; c) les musulmans qui ne vivent pas selon les prescriptions de la charia sont des apostats et peuvent être mis à mort.

Un avertissement

Dans l’introduction de son étude, Yonas Dembele fait une observation très avisée. Les succès militaires contre al-Shabaab, Boko Haram, Ansar al-Dine, AQMI, et le groupe État islamique (DAECH), ne sont pas des indicateurs fiables de la défaite de ces groupes en Afrique. Il en est ainsi parce qu’une idéologie ne peut être combattue que par une autre idéologie. Les succès militaires permettent à un État de faire respecter la liberté de religion. Mais si rien n’est fait pour contrer l’idéologie islamique radicale au moyen d’une idéologie promouvant la tolérance religieuse, tous ces militants islamistes se dissimuleront jusqu’à ce que la situation évolue en leur faveur. Et là, ils reprendront leur lutte pour faire du monde la « maison de l’islam ». « Le problème des idéologies et des entreprises islamistes va donc continuer de troubler le continent africain jusqu’à ce qu’une stratégie prenant en compte l’ensemble des paramètres soit mise en place ».

Pour lire cette étude, cliquez sur le lien suivant : http://iqri.org/wp-content/uploads/2019/10/Africa-Mapping-Islamic-militancy-July-2019-FINAL.pdf

VOUS AVEZ AIMÉ CET ARTICLE ?
S’abonner à notre newsletter.

En soumettant ce formulaire, j’accepte la politique de confidentialité

Articles en relation