Quelques réflexions sur la conception musulmane de l’homme

L’histoire nous apprend que les religions et les idéologies politiques impactent directement le quotidien des hommes. Les visions du monde qu’elles portent ont en effet des répercussions sur la manière de façonner et de structurer les réalités concrètes de la société. L’islam n’échappe pas à ce constat.

Certes, le regard des musulmans sur le monde et les autres n’est pas uniforme. L’éventail du comportement individuel d’un croyant est large et varié, et peut même s’éloigner considérablement des normes en vigueur, voire s’y opposer. L’histoire et le vécu d’une personne laissent beaucoup de marge de manœuvre. Il ne faut donc pas ranger tous les musulmans dans la même catégorie.

Effets concrets d’une doctrine sur l’histoire d’un peuple

Cependant, l’analyse de la doctrine islamique permet de faire quelques observations de fond que confirment des faits historiques. Ainsi, ces observations ne peuvent être confondues avec les élucubrations de quelques islamologues malintentionnés. On doit bien plutôt y voir des interprétations fidèles de la révélation coranique.

Une fois interprétée, une doctrine se concrétise d’une manière ou d’une autre dans l’histoire. On observe, à cet égard, que la doctrine musulmane a produit une conception de l’homme (anthropologie) qui lui est propre, et que, sur certains points, elle diffère nettement de la vision de l’homme à laquelle le christianisme a donné naissance.

Tous nés musulmans

L’islam part de l’idée que l’homme, dans sa nature originelle (en arabe fitra[1]), est musulman. Adam serait de ce fait le premier musulman. Des musulmans, surtout d’inspiration mystique, interprètent cette nature islamique originelle comme une ouverture innée de l’homme à Dieu. La fitra serait ainsi l’équivalent musulman de la notion de l’homo religiosus de l’anthropologie religieuse.[2]

Cependant, comme bien des peuples professent d’autres convictions que celles de l’islam, certains savants musulmans durcissent le ton et n’hésitent pas à reprocher aux « gens du Livre » (Juifs et Chrétiens), et bien plus encore aux adeptes de religions polythéistes, de pervertir l’intention première du Créateur.[3]

Quelle tolérance pour les non-musulmans ?

Si telle est leur vision des choses, peut-on vraiment parler de tolérance envers les autres religions ? Si le musulman, au sens strict du terme, est seul détenteur d’une nature réellement et pleinement humaine et si le non-musulman est considéré comme immature et n’ayant pas encore atteint l’âge de raison, on peut en douter. Car, d’après ces auteurs, le bon usage de sa raison devrait amener tout homme à inévitablement embrasser l’islam – la religion naturelle.

Nous sommes donc très loin de la conception biblique de l’homme créé à l’image et à la ressemblance de Dieu, ou de l’homo religiosus en quête de sens. La notion d’une théologie naturelle précédant toute notion de révélation n’a pas sa place dans la vision musulmane. Pour elle, la réflexion philosophico-théologique des peuples précédant l’arrivée de l’islam est sans valeur ou, à tout le moins, falsifiée, car c’est par l’islam seul que l’homme sort de l’âge de l’ignorance (jahilija).[4]

Des discriminations exigées par la charia

Cette conception a eu des implications bien concrètes dans l’histoire. Elles ont d’ailleurs refait surface récemment et d’une manière inattendue dans les territoires occupés par l’État islamique. En se référant explicitement à l’histoire des origines, DAECH justifiait la mise à mort des mécréants ou la réinstauration de l’inégalité juridique entre musulmans et non-musulmans.[5]

Aux premiers temps de l’expansion de l’islam, Juifs et Chrétiens ont dû se plier aux exigences du statut discriminatoire de dhimmi, tandis que les membres de religions « païennes » ne pouvaient que se convertir à l’islam ou périr – du moins en théorie, car en réalité on était pragmatique.

Ce statut de dhimmi est resté en vigueur dans tous les pays se réclamant de l’islam jusqu’au début de l’époque coloniale. Il impliquait le port de signes distinctifs (type et couleur de vêtement, image d’un porc ou d’un singe cousue sur l’habillement, couvre-chef [6]), l’interdiction de monter un cheval ou un chameau et de prêcher une autre religion que l’islam. Le paiement d’un impôt particulier (djizia) ou encore un traitement inégal devant la loi, sans parler de la stigmatisation des non-musulmans comme impurs, caractérisaient aussi ce statut.

L’inégalité de traitement entre musulmans et non-musulmans voulue par la charia est particulièrement frappante en matière judiciaire : le témoignage de deux Chrétien ou de deux Juifs est requis là où celui d’un musulman suffit, et les peines prévues par la charia varient selon l’appartenance religieuse du coupable, ceci non seulement quand il est questions d’affaires économiques mais aussi quand la vie et l’intégrité physique d’une personne sont concernées. Par exemple, si un non-musulman cause la mort d’un musulman, il est passible de la peine de mort alors que, dans le cas inverse, le paiement d’une somme d’argent suffit. À cela s’ajoute l’inégalité de traitement imposée par l’identité sexuelle des accusés.

Des discriminations théologiquement fondées

On peut naturellement argumenter que, dans toute culture, la religion, le sexe et la race ont généré des discriminations, et que c’est au terme d’un long processus historique que l’Occident a abouti à un meilleur respect des différentes minorités, voire à la reconnaissance de leur égalité. Il existe, cependant, une grande différence entre une réalité résultant de circonstances historiques, particulières et non-essentielles, et celle façonnée par les principes dérivés de la « révélation » coranique.

Les discriminations des non-musulmans prônées par les textes musulmans – et la tradition qui en découle – sont dérangeantes en raison de leur nature théologique : en l’absence d’une lecture moderne des textes fondateurs de l’islam et en raison de l’engourdissement de ses principes herméneutiques, la théologie musulmane ne peut sérieusement envisager de se défaire du poids de l’histoire et d’accepter théologiquement l’égalité des hommes (et des femmes) telle qu’elle est proposée par la Déclaration des Droits de l’Homme.

La conception islamique de l’homme à l’épreuve du « vivre ensemble »

Sans renouvellement exégétique et sans consensus dépassant le cercle restreint de quelques réformateurs isolés, il n’est pas exclu que les défenseurs d’une vision traditionnelle du traitement des minorités – religieuses ou non – aient le dernier mot. L’anthropologie de l’islam est indéniablement la pierre de touche du vivre ensemble. Pour le moment, le bilan historique ne laisse pas présager un dénouement positif.



Notes

[1] Coran, 30, 30

[2] Cf. Grün, Anselm / Karimi, Ahmad Milad, Im Herzen der Spiritualität, Herder, Freiburg 2019

[3] Ezzati, E., Islam and Natural Law, ICAS Press, London 2002, 70

[4] Cf. Nagel, Tilman, Geschichte der islamischen Theologie, C.H.Beck, München 1994

[5] Perrin, Jean-Pierre  « Les derniers chrétiens de Mossoul, cible des jihadistes », Libération, 23 juin 2014

[6] Cf. Yeor, Bat, Le Dhimmi. Profil de l’opprimé en Orient et en Afrique du Nord depuis la conquête arabe, Éditions Anthropos, Paris, 1980

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