« Nulle contrainte en religion ! »

Il y a une énorme escroquerie qui me met de plus en plus en colère. Il s’agit de la sourate 2.256, le célèbre verset coranique qui dit « Nulle contrainte en religion », souvent cité hors contexte, et qu’on brandit comme preuve de la tolérance de l’islam envers les non-musulmans.

Le verset poursuit en disant que « la vérité est clairement distincte de l’erreur », puis précise que ceux qui rejettent le mal et croient en Dieu sont guidés par une main ferme et comment Dieu peut voir tout ce que vous faites. … Le contexte révèle que le verset parle de foi et de conviction plutôt que du traitement des non-musulmans. En bref, d’après ce verset, vous ne pouvez pas m’obliger à croire mais rien ne vous empêche de me punir si je ne le fais pas.

Je sais qu’on donne diverses interprétations de ce passage (sourate 2.256) et je sais aussi que les modérés privilégient une interprétation qui pose qu’on ne devrait exercer aucune pression sur les apostats ni les punir en raison de leur incroyance, et qui, je leur reconnais ce mérite, essaient de faire de cette interprétation la norme.

La vision partiale des musulmans « modérés »

Cependant, il y a un vaste contingent de savants qui ne sont tout simplement pas d’accord. D’autre part, les « modérés » passent généralement sous silence non seulement l’avis des érudits, mais également le contexte plus large de l’interprétation d’autres versets coraniques et hadiths qui déterminent le traitement de ceux qui ne croient pas ou en parlent en termes extrêmement déshumanisants. En effet, le dénigrement et la dénonciation du kafir (l’incroyant) dans le Coran sont systématiques et continuels et se trouvent relayés par les milieux académiques musulmans et les organismes religieux officiels qui façonnent nos normes sociales.

Prenez par exemple, la sourate 3.85 qui, à la différence de la sourate 2.256, stipule très clairement que toute personne qui désire une religion autre que l’Islam ne sera pas agréé et sera perdue dans l’au-delà.

La prévalence de l’intolérance envers les non-musulmans dans les Écritures musulmanes, dans leur interprétation et les pratiques qui en découlent, ne se limite pas à de simples discussions théoriques, mais a des conséquences très concrètes dans le monde réel.

Le prix que paient les « apostats »

Le choix de l’apostasie coûte un prix énorme à la plupart des ex-musulmans. Perdre la foi équivaut à perdre son humanité, sa raison, ou sa morale. Les apostats mettent en danger leur propre sécurité, leur liberté, les relations avec leurs amis et leur famille, leur emploi, leur position sociale et même leur vie. Cela arrive malheureusement plus fréquemment qu’il nous est possible d’en rendre compte, tout comme c’est le cas des crimes d’honneur et de l’excision au sein des communautés musulmanes, même en Occident. Tout cela se produit en dépit de nos efforts pour créer des espaces où les apostats soient en sécurité. La stigmatisation sévère qui frappe l’incroyance et les non-croyants a pour effet de réduire au silence beaucoup d’entre nous, ce qui en conduit beaucoup à mener une double vie. Et personne, en dehors de nous, n’a conscience de l’ampleur du problème. Une étude (https://www.pewresearch.org/fact-tank/2016/07/29/which-countries-still-outlaw-apostasy-and-blasphemy/) des pays qui interdisent encore légalement l’apostasie et le blasphème est révélatrice, mais elle n’explique qu’une petite partie du problème, tant nos souffrances sont provoquées par les prescriptions juridiques de l’islam mais aussi par les relations sociales et économiques, très fortement marquées par les valeurs et normes islamiques.

Je suis franchement fatiguée de demander à être entendue à propos du discours qui veut que toute dénonciation de l’intolérance systémique de l’islam ne soit qu’une expression de haine et d’incompréhension des musulmans. Ce discours est soutenu par un empressement à donner crédit à la version la plus inoffensive de l’Islam que les « modérés » présentent à l’Occident, ce qui rend la tâche de lutter contre le sectarisme antimusulman (islamophobie) tellement plus facile et simple.

L’ambiguïté du discours des musulmans « modérés »

Ce qui est particulièrement frustrant, c’est que si beaucoup de ceux qui soutiennent l’interprétation modérée croient que ce n’est pas leur rôle de nous juger ou de nous maltraiter, ils sont néanmoins convaincus que nous aurons des comptes à rendre dans l’au-delà, et qu’en définitive, c’est face au Créateur que nous aurons à répondre du péché le plus terrible et que nous mériterons de brûler en enfer pour l’éternité.

Représentez-vous l’image que vous pourriez avoir d’une personne si vous pensiez en ces termes. Il y a effectivement une grande différence entre la vue des modérés et la haine affichée envers les apostats dans les milieux sociaux musulmans en général. C’est ce que montrent bien les enquêtes menées dans les pays à majorité musulmane où on demande aux gens ce qu’ils pensent des apostats, sans parler de ce qui se dit dans les salons où nous avons grandi et les mosquées dont les prêches du vendredi ont rempli nos oreilles de condamnations à l’encontre du péché de l’incroyance. Malheureusement, je ne suis plus choquée d’entendre ces conversations « normales » entre musulmans où l’on évoque tranquillement le meurtre de non-croyants. J’ai en effet grandi en entendant qu’une kuffar (incroyante) comme moi méritait la mort ou l’enfer, selon que vous estimez que c’est à l’homme ou à Dieu ou aux deux d’administrer le châtiment.

Et vous savez quoi ? Le verset qui suit, « Il n’y a pas de contrainte dans la religion », continue en rappelant que les incrédules se retrouveront en enfer. Vous comprenez pourquoi cette citation me met tellement hors de moi. Le verset 256 est continuellement cité hors contexte comme preuve qu’il n’y a pas d’incitation à maltraiter des gens comme moi. Mais le verset suivant me condamne littéralement à brûler en enfer en raison de mon incrédulité !

Tout sauf réellement « modérés »!

Permettez-moi une réflexion sur la façon dont les commentaires entourant ce verset nous affectent, nous dont la vie est meurtrie par la stigmatisation de l’apostasie. Je sens qu’il y a, chez ceux qui s’en réclament, une sorte d’autocongratulation condescendante liée à la défense de ce verset qui illustrerait la façon dont l’islam traite les autres. C’est comme quand les modérés parlent des divers droits et libertés accordées aux non-musulmans dans un état islamique « digne de ce nom » (droits et libertés différentes et limitées par rapport à ceux dont jouissent les musulmans). Ils en parlent comme d’un sujet de fierté, montrant combien ils sont généreux et, dans certains cas, même moralement supérieurs en ne maltraitant pas les chrétiens et les Juifs. En fait, les règles établies pour le traitement des non-musulmans ne sont pas ce que nous libéraux ou gens de gauche ou progressistes considérerions comme égalitaires. En effet, c’est une farce qui ne résiste pas à l’examen et à la prise en compte d’un contexte plus large (par exemple les versets contribuant à la stigmatisation des apostats ; les propos négatifs, durs et déshumanisants du Coran à l’encontre des Juifs en général et des Bani Isra’il en particulier, le tout émanant d’un antisémitisme rampant au sein de la communauté musulmane). Ce prétendu traitement éthique n’a simplement pas de réalité, qu’il s’agisse du slogan « Nulle contrainte en religion » ou de la promesse que l’islam accorde aux femmes tous les droits. (https://www.theexmuslim.com/2014/04/03/a-tirade-of-snark-to-my-clueless-muslim-critics/)

Des alliés très embarrassants

Je suis tellement en colère contre la façon dont les personnes qui n’ont jamais pratiqué l’islam, et qui prétendent se soucier de la sécurité et du bien-être des minorités marginalisées, contribuent à la propagation de l’interprétation modérée comme représentative de l’Islam, parce qu’ils refusent de prendre en considération beaucoup d’autres interprétations de l’islam en répétant que « ce n’est pas le vrai islam ». Ils refusent d’admettre que cet islam est en fait le seul véritable islam, connu par beaucoup trop de gens et propagé par beaucoup trop de groupes, qu’il s’agisse d’érudits ou de régimes politiques, et que cela n’a rien de théorique. Même lorsqu’il n’est pas dans leur intention de présenter l’interprétation modérée comme représentative, la mettre en évidence en déniant toute réalité à un autre discours sur la question revient exactement à cela.

Ceux qui propagent le récit musulman modéré à propos du traitement des non-musulmans comme la marque de l’islam authentique usent, sans s’en rendre compte, de l’argument qui consiste à dire que le « vrai islam » ne ferait jamais ça. Et ils ne se soucient pas de savoir qu’ils contribuent par leurs propos à la marginalisation des apostats. Implicitement, ils nous traitent de menteurs avant même que nous ayons pu parler de notre expérience.

Puis, un sous-groupe de nos alliés, une sous-section de gens de gauche qui luttent contre le racisme et pour le bien-être des musulmans – en particulier des femmes musulmanes – se retournent et se mettent à soutenir ce discours majoritaire aux détriments de ceux d’entre nous qui souffrent en silence.

Témoignage du ancienne musulmane « modérée »

Permettez-moi de vous dire que j’ai été une musulmane modérée, que j’ai moi-même joué ce rôle. Et je n’ai pas délibérément cherché à tromper les gens lorsque je défendais l’islam contre toute insinuation qu’il pourrait être moins que parfait. J’avais mon apologétique, mais qu’elle était complexe et alambiquée ! Elle me permettait d’expliquer, par l’exégèse et la jurisprudence, non seulement les inégalités de surface ou celles que j’avais trouvées dans les Écritures, mais aussi tous ces passages difficiles au sujet de la violence et la coercition ou à propos du déséquilibre entre les sexes.[1]

Je  disais des choses comme, oh, ces questions ont existé, mais elles se limitent à quelques domaines  problématiques et ne sont pas aussi  répandues qu’on le prétend;  que les gens détestent les musulmans et leur nuisent intentionnellement (je crois toujours que c’est le cas, mais que cela se manifeste autrement et pour d’autres raisons que ce que  je croyais en tant que musulmane modérée);  qu’une large part du terrorisme musulman était causée par les puissances impérialistes occidentales[2] ; que c’était la cupidité, de mauvaises interprétations et le manque d’éducation qui avait généré ces pratiques violentes et coercitives, mais certainement pas l’islam lui-même, etc. J’avais déployé un immense patchwork d’explications et de justifications pour contrer toute critique qui auraient pu remettre en cause l’islam en tant que système afin de pouvoir imputer tous les problèmes aux péchés de l’Occident impérialiste ou à la conduite de certains musulmans égarés.

J’ai fait cela aussi longtemps que je pouvais continuer sans compromettre ma conviction fondamentale de musulmane que l’islam était une foi parfaite et un système vivant. Il constituait le centre de mon identité musulmane et de ma vision du monde. De ce fait, j’ai eu une très forte tendance à nier et discréditer toute critique de problèmes attribués à l’islam.

En fait, il y a une chose que nos alliés semblent oublier, ou du moins ne pas prendre en considération à propos des musulmans modérés :  c’est qu’ils s’accrochent à des croyances et des valeurs  qui ne tolèrent aucun compromis et dont beaucoup ne sont pas compatibles avec une vision laïque du monde et, plus important encore, qu’ils minimisent ou ignorent les luttes de ceux qui ont une expérience moins idyllique qu’eux de l’islam.

Zèle aveugle des Occidentaux défenseurs des musulmans « modérés »

Ainsi, ils ont tendance à faire confiance à tout ce que les musulmans modérés disent, et cela finit par rendre les choses plus difficiles pour le reste d’entre nous, par exemple, voyez ma critique de l’usage du terme « infidèle » (kafir) en Occident.

J’ai des frustrations semblables au sujet des apologètes occidentaux qui vont jusqu’à défendre l’excision et sa légalisation en Occident (https://www.cbc.ca/news/health/female-genital-mutilation-legal-1.3459379); qui continuent à soutenir les femmes musulmanes qui présentent le hijab comme leur choix, alors qu’il n’en est rien pour des millions de femmes dans le monde; qui prétendent que l’oppression des  femmes musulmanes  est  un  mensonge; qui approuvent l’apologétiques profondément erronée et dangereuse de gens comme Reza Aslan; qui vilipendent le travail de sensibilisation mené par d’ex-musulmans tout en prétendant être leurs alliés (https://www.patheos.com/blogs/nonprophetstatus/2014/11/04/a-few-notes-on-anapostatesexperience/); qui continuent à faire des analogies erronées entre le fondamentalisme chrétien et le fondamentalisme musulman, occultant des difficultés très réelles et des questions qui deviennent insolubles; qui nous empêchent de parler de l’épidémie de crimes d’honneur balayant nos communautés prétendant que cela ne diffère guère des violences domestiques occidentales (bien que ce soit catégoriquement différent); qui s’approprient la lutte de femmes écrasées par la doctrine de la modestie en portant elles-mêmes le hijab pendant une heure ou une journée afin de « comprendre » la lutte des femmes qui ont prétendument choisi elles-mêmes de le porter (https://friendlyatheist.patheos.com/2015/10/02/an-atheist-wore-a-hijab-for-a-day-to-understand-what-her-muslim-friends-have-to-deal-with/?repeat=w3tc)  etc, etc, etc.

Je pourrais continuer, ce que je ferai dans d’autres articles, parce qu’il y a des tonnes et des tonnes d’exemples qui nous parviennent continuellement. Mais c’est trop et trop lourd pour le moment. Alors je m’arrête là.



Notes

[1] Surtout en tant qu’expatriée en Arabie saoudite, où je pouvais me permettre une attitude plus détachée et moins défensive que je ne le pouvais à propos des conditions plus dures faites aux femmes au Liban chiite. Il m’était possible de tout expliquer ou de tout justifier à propos de ce cas, surtout à la lumière de la conviction que j’avais alors d’avoir porté le hijab à partir de l’âge de huit ans suite à une décision personnelle dont j’étais fière

[2] A quoi j’ajoutais des éléments de théorie du complot à propos de l’émergence d’Al-Qaïda et de groupes similaires, présentés comme des créations délibérées de la CIA ou du Mossad, ce que les milieux populaires arabes considèrent généralement comme des théories politiques pertinentes, et qui motive le fascisme arabe sous la forme d’un soutien publique au régime d’Assad, par exemple.

Source : https://www.theexmuslim.com/2016/02/25/on-there-is-no-compulsion-in-religion/

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