Voile intégral : obligation religieuse ou symbole politique ?

Les auteurs musulmans aiment rappeler que dans la période préislamique, les bédouins montraient un grand mépris pour les femmes ; que la naissance d’une fille était une mauvaise nouvelle et qu’un père pouvait décider de l’enterrer vive ; que les femmes n’avaient pas droit d’hériter mais qu’elles pouvaient elles-mêmes être données en héritage ; qu’elles n’avaient pas le droit de divorcer et qu’elles vivaient sous le joug de maris souvent brutaux.

 

 

LA FEMME DANS L’ISLAM

 

Contrastant avec ces « temps d’ignorance » (jahilîyah)[i], le Coran affirme que la femme a été créée à partir du premier homme et qu’Allah « fit naître de leur union un grand nombre d’hommes et de femmes » (C 4.1). Coran 16.97 ajoute qu’Allah assurera « une vie agréable à tout croyant, homme ou femme, qui fait le bien » et 30.21 qu’Il a créé « des épouses, pour que vous trouviez auprès d’elles le calme et le gîte et qu’il a établi entre vous des liens de tendresse et de miséricorde ». D’autres passages enjoignent les hommes de traiter leurs épouses convenablement (4.19) et d’assumer leur rôle de chef de famille (4.34). Rien que de très respectable.

 

Il y a cependant une réalité à propos de laquelle Coran et Sunna multiplient les avertissements et les interdits. La femme représente un grave danger dont les hommes et la société doivent être protégés. Ainsi que l’écrit une autorité religieuse saoudienne, « La femme est considérée dans sa totalité comme une intimité (Awra) »[ii]. En d’autres termes, tout dans son corps et son apparence a une connotation sexuelle et peut faire naître chez les hommes qui n’appartiennent pas à son cercle familial des « fantasmes » susceptibles de conduire à des aventures honteuses (fornication, adultère). Comme un dire attribué à Muhammad l’affirme : « La femme est une intimité (Awra), et quand elle sort de chez elle, le diable la guette ».

 

En islam, la femme musulmane libre (non esclave) vit donc sous l’interdit coranique d’exhiber « ses charmes ». « Et dis aux croyantes de baisser leurs regards, de garder leur chasteté et de ne montrer de leurs atours que ce qui en paraît » (C 24.31). Sa beauté mais aussi tout ce dont elle peut se parer pour être belle sont les atours tant redoutés qu’elle doit cacher.

 

Le port du voile, et en particulier du voile intégral, est donc lié au fait que la femme est susceptible d’être séduite par le diable ou les djinns et de se servir de ses charmes pour séduire les hommes. Or, l’islam met très sévèrement en garde contre l’infidélité de la femme en raison des effets funestes qu’elle a sur l’honneur de son mari et de sa famille. Pour prévenir un tel risque, l’islam a élaboré tout un système de mesures draconiennes visant à occulter le caractère sexuel de la femme quand elle évolue hors de sa maison. Ainsi placé à l’abri de la loi coranique, l’honneur de son mari est sauf tandis que la paix et la stabilité de la famille et de la société sont assurées.

 

Bien des femmes voilées affirment que ni leurs maris ni aucune autorité religieuse ne les ont contraintes à porter le voile intégral. Ces pressions sont effectivement superflues quand la tradition islamique imprègne suffisamment ces femmes. L’auteur déjà cité écrit : « L’étalage des atours féminins provoque de graves préjudices et constitue un énorme danger car il détruit les foyers et la société, suscite avilissement, déshonneur, séductions et ruines. La femme qui adopte ce genre de comportement ne fait que suivre les pas du diable en transgressant ouvertement les injonctions divines et prophétiques et s’encourage dans la perversion et la désobéissance ».[iii]

 

En sexualisant tous les traits de la femme, l’islam le plus rigoriste la conduit à l’isolement géographique – en lui ordonnant de rester à la maison et en lui interdisant de fréquenter certains lieux publiques (bars, cafés, meetings politiques) – et à l’isolement social, en exigeant qu’elle dissimule son visage, ne laisse rien paraître de son corps et s’abstienne de serrer la main des hommes.

 

Si, comme le dit le même auteur, « tout le mal provient du dévoilement du visage », on comprend que certaines femmes puissent décider de porter le voile intégral. Mais une telle décision peut avoir une autre raison que la crainte de causer la chute des hommes. La tradition islamique inculque aux femmes qu’elles dépendent en tout de leurs maris. Une femme ne peut pas agir sans son autorisation. Elle doit faire passer les intérêts de son mari avant les siens et être toujours prête à lui donner du plaisir et à lui obéir. « Elle doit chercher constamment à le satisfaire parce qu’il peut être la source de son salut et être la cause qui lui permette d’entrer au Paradis comme il peut être la cause de sa perte en Enfer, et ce conformément au hadith du Prophète qui a dit : « Toute femme qui décède alors que son mari est satisfait d’elle, entrera au Paradis ».[iv] Si leur salut dépend de l’avis de leurs maris, on comprend que certaines femmes musulmanes trouvent important de se voiler intégralement et considèrent comme parfaitement normal de se soumettre à une telle exigence.

 

Le voile, entre rejet et retour dans les sociétés musulmanes

 

Les débats actuels sur le port du voile pour les femmes musulmanes sont quasiment sans précédent dans l’histoire du monde musulman. Prescrit au temps du « prophète » aux musulmanes pour les distinguer des autres femmes et les protéger des insultes ou agressions dont elles pouvaient être victimes, le voile n’avait pas alors le sens d’une soumission de la femme à l’homme ou à Allah[v]. Ce n’est qu’à l’orée du XXe siècle qu’il est devenu un brûlant sujet de controverses.

 

Yolande Gedeah écrit : « A l’origine un signe de distinction pour les femmes qui le portaient, et parfois un élément de protection pour elles, le voile est peu à peu devenu un symbole de leur oppression et de leur soumission. C’est à ce titre qu’il a provoqué, dans certains pays islamiques, un mouvement d’opposition sociale et politique, avant d’être récupéré, sous la poussée intégriste, en tant que symbole d’affirmation identitaire face à la domination culturelle occidentale. On peut donc conclure que même si le voile des femmes se trouve au cœur d’un débat théologique, il s’agit visiblement d’un symbole social et politique plutôt que d’un symbole religieux, et sa signification est étroitement liée au contexte dans lequel il prend place ».[vi] 

 

Dans le prolongement du mouvement de renaissance culturelle libérale (Nahda) qui a touché tout le Moyen-Orient, au cours du 19e siècle, certaines femmes ont prôné l’abandon du voile. Mais après l’indépendance de l’Egypte en 1922, les musulmans les plus conservateurs – Frères Musulmans en tête – ont combattu ce courant moderniste parce qu’ils y voyaient « l’influence de l’Occident colonisateur ». Cette tendance libérale a néanmoins survécu tout au long du régime nassérien jusqu’au début des années ‘70. A cette époque, mêmes les épouses et les filles des plus hauts dignitaires religieux égyptiens ne portaient pas le voile parce qu’on ne le regardait pas comme une obligation culturelle ou religieuse.

 

Après la disparition du Président Nasser, les Frères Musulmans, dont il avait décimé les rangs, ont argué du fait que son régime n’avait pas tenu ses promesses (échec de l’unification du monde arabe autour de valeurs culturelles communes, échec économique et échec à reprendre la Palestine à Israël) pour convaincre la classe populaire que seul un retour à l’islam des origines pouvait redonner sa grandeur au monde musulman. Les temps étaient mûrs pour un retour en forces de « l’islam authentique des origines ».

 

A partir du choc pétrolier de 1973, les oulémas saoudiens ont réclamé à leur gouvernement qu’une part substantielle de la manne pétrolière soit consacrée à la diffusion de cet « islam authentique »[vii] dans le monde. Puis, en 1979, la révolution islamique iranienne a introduit un second acteur, rival du premier, dans la course à la radicalisation mondiale de l’islam.

 

« On aura compris que la question, anodine en soi, du port du voile par les femmes musulmanes n’a de sens que parce qu’elle nous renvoie directement au statu et au rôle des femmes dans la société, ce qui détermine en grande partie le modèle social global. C’est ce qui explique que ce bout de tissu qui cache la tête des femmes se retrouve encore une fois au cœur d’une véritable lutte de pouvoir à l’intérieur des sociétés islamiques ».[viii]

 

 

IRRUPTION DU VOILE INTEGRAL DANS NOS SOCIETES OCCIDENTALES

 

L’islam, que nous concevons comme « religion », est en fait un système global qui soumet la totalité de la réalité politique et sociale, publique et privée, aux prescriptions de la charia (loi islamique). Dans ce contexte, le port du voile intégral n’est donc pas une simple question de conviction religieuse individuelle, comme on a tendance à nous le présenter en Occident. C’est avant tout une question politique dans la mesure où la famille et la société sont construites notamment sur la soumission de la femme à l’homme, soumission dont le voile intégral et la polygamie sont les symboles les plus explicites en pays musulmans. Les femmes qui portent le voile intégral sont donc regardées avec admiration comme des modèles d’excellence islamique par les autres femmes tandis que les chefs religieux les considèrent comme les étendards d’une société soumise à la « loi divine »[ix].

 

Il saute aux yeux que cette conception islamique de la société, même si elle n’est nulle part parfaitement réalisée, produit d’inévitables frictions quand certains cherchent à la reproduire en Occident. L’image de la femme (grande tentatrice vs vis-à-vis de l’homme), la question de son rôle social (confinée chez elle vs active et libre dans la société) et la place faite à la religion (imposée vs choisie librement) constituent de puissantes remises en cause du modèle des sociétés occidentales.

 

Si, dans le respect des valeurs définies par la Charte des droits humains, nos sociétés doivent faire une place aux musulmans, jusqu’où est-il possible d’aller dans le respect de leur « religion » d’une part, et dans le maintien de nos valeurs d’autre part ?

 

Rappel des principes de la laïcité

 

Dans son livre « La France est-elle laïque », Jean-Louis Bianco écrit que « la laïcité est le produit de notre histoire. Il ne faut jamais l’oublier si l’ont veut la comprendre et la faire vivre. Elle a permis l’apaisement dans un pays qui a souffert pendant des siècles des guerres de religion et des persécutions à l’encontre de minorités ».

 

Ayant rappelé l’origine historique et le bénéfice de la laïcité, il en précise la nature un peu plus loin : « La laïcité n’est pas une option : on n’est pas laïque ou croyant. On est laïque et croyant, laïque et athée, ou agnostique, ou indifférent. La laïcité est encore moins une religion, mais le principe qui permet d’en avoir une, ou de ne pas en avoir ».

 

Ce principe d’organisation de la vie collective s’appuie sur trois valeurs fondamentales : 1) la liberté d’avoir ou non une religion et la liberté d’en changer ; 2) la séparation des Eglises et de l’Etat, la neutralité religieuse de ce dernier et « l’autonomie de la loi civile démocratiquement votée par rapport à toute prescription religieuse » ; 3) la volonté de faire société ensemble[x].

 

Reste un point extrêmement important : comment la laïcité s’applique-t-elle dans la complexité du réel ? La laïcité définit quatre espaces distincts : 1) l’« espace privé » où chacun jouit d’une liberté absolue, dans la limite de ce que permet la loi ; 2) l’« espace administratif », espace où opère l’Etat (administrations et services publiques) avec obligation de neutralité confessionnelle imposée aux fonctionnaires mais pas aux usagers de ces services ; 3) l’ « espace social », c.-à-d. entreprises, associations, etc., où des gens travaillent ensemble et où la liberté de manifester ses convictions religieuses est garantie « sous réserve d’absence de prosélytisme » ; 4) l’« espace partagé », rues, places publiques, plages, etc., où la liberté de manifester sa foi est garantie dans la mesure où elle respecte l’ordre public.

 

A ceux qui, musulmans ou chrétiens, reprochent à la laïcité d’être un système hostile à toute forme de foi, il faut rappeler que la laïcité est un système juridique qui a permis de créer un champ de liberté ouvert à l’expression de fois diverses. La laïcité n’a donc pas tué la foi.

 

« Penser l’islam dans la laïcité »[xi]

 

En France, le voile a été interdit dans les écoles, collèges et lycées en 2004 parce qu’il a été identifié comme instrument de prosélytisme. Puis, en 2010, une nouvelle loi a interdit la « dissimulation du visage dans l’espace public »[xii] en invoquant deux raisons : le trouble à l’ordre public et le non respect du principe d’égalité entre hommes et femmes, ce dernier principe ne relevant pas de la laïcité. [xiii]

 

De ces deux motifs d’interdiction, le trouble à l’ordre public est le plus simple à concevoir : la dissimulation du visage est une forme de refus de l’idée de fraternité, de volonté de faire société ensemble qui est au fondement de la laïcité. D’autre part, en une époque frappée par le terrorisme islamique, le port du voile intégral soulève des questions évidentes de sécurité.

 

Mais le motif d’interdiction le plus significatif est celui qui invoque le non respect du principe d’égalité entre hommes et femmes. Comme on l’a vu plus haut, l’islam impose à la femme un statut inférieur à celui de l’homme et le voile intégral est le signe très ostensible de cet abaissement[xiv]. A cet égard, une société est justifiée à refuser que la femme soit réduite à sa sexualité et qu’elle soit constituée en « tentation insupportable » pour les hommes. Beauté et grâce chez la femme sont des dons de Dieu. Aussi, l’Ecriture ne demande pas aux femmes de « cacher leurs atours » mais de se vêtir modestement et aux hommes d’être maîtres de leurs élans.

 

Pour comprendre la volonté de certains d’imposer le voile ou le voile intégral, il faut rappeler que, depuis une quarantaine d’années, le voile, est devenu un instrument de combat au service de l’islamisme. Les buts de ce combat sont clairement énoncés dans deux des points du Crédo des Frères musulmans rédigés par Hassan al-Banna en 1928 :

 

5) Je crois que le musulman a le devoir de faire revivre l’Islam par la renaissance de ses différents peuples, par le retour de sa législation propre, et que la bannière de l’Islam doit couvrir le genre humain et que chaque musulman a pour mission d’éduquer le monde selon les principes de l’Islam. Et je promets de combattre pour accomplir cette mission tant que je vivrai et de sacrifier pour cela tout ce que je possède.

 

7) Je crois que la raison du retard des musulmans réside dans leur éloignement de la religion, que la base de la réforme consistera à faire retour aux enseignements de l’Islam et à ses jugements, que ceci est possible, si les musulmans oeuvrent dans ce sens, et que la doctrine des Frères Musulmans réalise cet objectif. Je m’engage à m’en tenir fermement à ces principes, à rester loyal envers quiconque travaille pour eux, et à demeurer un soldat à leur service, voir à mourir pour eux.[xv]

 

Forts de cet héritage, Hani et Tariq Ramadan, petits fils d’Hassan al-Banna, et d’autres de ses disciples, inscrivent leurs propos et leurs actions dans la droite ligne de ce crédo. Afin que la bannière de l’islam flotte sur tout le genre humain et que les musulmans éduquent « le monde selon les principes de l’islam », ces auteurs et leaders religieux, confondant réalités socio-politiques et théologie, cherchent à nous persuader que l’état moral actuel des sociétés occidentales confirme l’échec du judéo-christianisme et que l’islam est la seule force capable de relever l’Occident. Comprise à la lumière de l’histoire des conquêtes musulmanes, cette vision ne laisse pas beaucoup de doute sur ce qui adviendrait si l’islam devait s’imposer à nous. Ce serait, à terme, la fin de la démocratie, la fin de toute liberté et la fin d’une civilisation née de la synthèse d’un ensemble de valeurs d’origines diverses auxquelles le christianisme et la pensée grecque ont donné sa forme particulière en Occident.

 

Embellissement de la condition réelle de la femme musulmane

 

Hani Ramadan illustre parfaitement cette pratique. Dans son livre « La femme en islam », il procède à une mise au point très idéologique : « Contrairement à l’idée communément admise en Occident, selon laquelle la femme musulmane est maltraitée et méprisée, on peut affirmer que l’islam a en fait donné à la femme, tant sur le plan spirituel que sur le plan communautaire, un statut jamais égalé par aucune autre société humaine jusqu’à nos jours »[xviii]. En écrivant cela, l’auteur prend comme point de comparaison la société occidentale actuelle. A partir de ce qu’elle permet de pire, il lui est facile d’affirmer que l’islam offre à la femme un statut bien meilleur que celui qu’elle connaît dans les sociétés occidentalisées.

 

Pourtant, cet auteur, si préoccupé de promouvoir la supériorité culturelle et religieuse de l’islam, ne semble pas du tout troublé par la condition de subordonnée imposée à la femme musulmane dans un mariage monogame ou, à plus forte raison, dans un mariage polygame. Il se garde bien aussi de parler du sort des concubines, qui ne jouissent pas du statut d’épouses, ni des femmes non musulmanes réduites à l’esclavage sexuel en temps de guerre, une pratique « sanctifiée » par le Coran[xix] et dont se réclament aujourd’hui les djihadistes. En islam, pour résumer, la femme est une subordonnée de l’homme et toutes les femmes ne sont pas égales entre elles.

 

 

LES RESPONSABILITES DE L’EGLISE FACE A LA REALITE COMPLEXE DE L’ISLAM

 

Etre chrétien, c’est incarner la vie nouvelle en Christ mais aussi remettre en cause des pratiques culturelles qui contredisent les valeurs du Royaume. Les disciples de Christ devraient promouvoir dans les sociétés où ils vivent une culture fondée sur la vérité et la grâce. Concrètement, cela signifie que si nous critiquons l’islam, ce n’est pas dans un esprit hostile aux musulmans ni en vue de défendre aveuglément nos cultures comme si elles étaient des représentations de l’idéal évangélique. L’Evangile juge toutes les cultures et c’est en nous sachant nous-mêmes jugés par l’Evangile que nous voulons aborder la question de l’islam et de la présence des musulmans parmi nous.

 

A cet égard, une première observation s’impose : l’examen attentif des sociétés occidentales et musulmanes fait apparaître des signes surprenants d’appartenance au même monde. Aux égarements de l’éthique sexuelle d’une société qui s’est affranchie de toute responsabilité envers Dieu, l’islam oppose une société régie par une loi religieuse conçue pour sacraliser la domination de l’homme sur la femme, un homme apparemment incapable de maîtriser ses appétits sexuels. Ces deux sociétés en apparence si opposées, sont en réalité unies dans leur rejet commun de ce qui fait l’humanité des individus, des femmes plus spécialement, leur absolue dignité de créature « faites à l’image de Dieu », leur liberté et leur responsabilité de choix.

 

Ensuite, comme suggéré plus haut, parler de l’islam nécessite de traiter séparément son idéologie et les personnes qui s’en réclament.

 

L’islam en tant qu’idéologie

 

L’idéologie islamique, qui s’est développée au cours des premiers siècles de l’islam en opposition au judaïsme et au christianisme, exige que nous réactivions notre réflexion critique sur des points plus fondamentaux que ceux qui sont couramment discutés dans les média. Il est nécessaire d’exposer l’interprétation que l’islam donne de la condition humaine et de parler de sa conception de Dieu et du salut, de son modèle de société et de sa vision de la fin des temps.

 

Ce combat d’idées est fondamental parce que les idées ont toujours des conséquences. Comme un examen attentif des pays musulmans le fait vite apparaître, la « théologie » islamique conduit à un type de sociétés autre que celui que produit l’héritage judéo-chrétien. L’islam se donne pour mission de soumettre le monde entier à la loi islamique en utilisant tous les moyens jugés adéquats. Au nom de l’islam, on tue et détruit des populations entières ou on les jette sur les routes de l’exil. Au nom de l’islam, on persécute religieusement, on emprisonne, on viole, on ostracise socialement et on humilie quiconque n’est pas musulman. Et en Occident, au nom de l’islam, on fait de l’entrisme politique au plus haut niveau, on conseille des présidents, on cherche à influencer les programmes d’éducation, on finance des programmes universitaires d’études islamiques[xxi], on contrôle financièrement des agences de presse, etc.

 

L’islam cherche donc à s’enraciner dans nos sociétés et à y faire accepter la culture communautaire qui en découle. Montrant l’importance qu’il accorde au voile pour la femme musulmane, Tariq Ramadan va jusqu’à affirmer qu’exiger d’une femme qu’elle ne se voile pas revient à « l’amputer de son intimité ». En réponse à l’interdiction du voile en France, il écrit : « … car enfin les hommes et les femmes d’Occident sont-ils sûrs de détenir le mode idéal d’être et de vivre ? »[xxii] La question est légitime mais elle révèle aussi l’idée que l’islam a un modèle alternatif de civilisation à proposer. C’est bien ce que pressentent beaucoup et ce qui explique leur méfiance envers l’islam.[xxiii]

 

Cette situation contraint l’Eglise à s’examiner lucidement. Quel est le rayonnement spirituel réel de nos assemblées ? Quelle influence les chrétiens exercent-ils sur leur lieu de travail ou dans leur voisinage ? L’Eglise a-t-elle la vision de la mission nouvelle qui se dessine sous ses yeux depuis que de nombreux musulmans se sont installés en Occident ? Et a-t-elle conscience que le sujet fondamental que soulève l’islam est celui d‘une remise en cause radicale de l’Evangile ?

 

Les musulmans en tant que personnes

 

Face à l’ensemble des musulmans qui ont rejoint nos pays, l’Eglise a l’immense responsabilité de préparer les croyants à les accueillir et à leur faire savoir concrètement que Dieu les appelle à trouver le repos et le contentement en Christ.

 

Quoi qu’on puisse en penser, les musulmans résidents et migrants en Occident témoignent du fait que Dieu est en train de bouleverser les configurations géopolitiques du monde pour faire entrer l’Eglise dans une nouvelle phase de rayonnement. Les musulmans ne vivent plus dans des cultures éloignées, ils sont parmi nous. Nos stratégies de témoignage doivent donc être repensées pour que nos voisins musulmans puissent voir ce que vivre en disciples de Jésus signifie très concrètement.[xxvi]

 

Si toutes nos discussions actuelles sur le voile intégral en Suisse pouvaient encourager la population suisse à mieux comprendre l’islam, ce ne serait pas le moindre avantage de l’initiative en cours. Mais la réflexion plus approfondie à mener sur la place que notre société veut donner à l’islam et aux musulmans, devrait permettre à l’Eglise de transformer un débat interne largement inspiré par la peur en une occasion historique de relever le défi de vivre Christ en bénissant les musulmans.

 

 

Notes:

 

[i] Ces « temps d’ignorance » sont pour une large part une fabrication des historiographes musulmans. Elle a pour fonction de servir de faire-valoir à l’islam. Un ex-musulman fait le commentaire suivant : « La première femme de Mahomet, Khadidja, était une riche commerçante, qui a hérité de ses parents. Elle fut la patronne de Mahomet pendant cinq ans. Le Coran parle des femmes de la période préislamique, qui étaient libres de sortir de chez elles, et de mettre en valeur leur beauté. Dans Coran 33,33, on peut lire: ‘ Restez dans vos foyers ; et ne vous exhibez pas à la manière des femmes d’avant l’Islam (Jahiliyah)’. Ces faits attestent que les musulmans déforment la vérité, et qu’ils ne sont pas à une contradiction près avec leurs propres textes. Les gens de cette époque jouissaient d’une grande liberté ainsi que l’atteste la poésie préislamique ».

[ii] Cheykh Abdallah Ibn Jarrallah Al-Jarrallah, « La responsabilité de la femme », p 19.

[iii] Ibidem, p 31.

[iv] Ibidem, p 122.

[v] Dictionnaire du Coran, p 925

[vi] Yolande Gedeah, « Femmes voilée, intégrisme démasqué », p 65. Certains mettent en doute que ce que cette auteure affirme ici soit conforme à la réalité de l’islam depuis son instauration par Mahomet.

[vii] L’expression « islam authentique » remplace le terme « wahhabisme » couramment employé par les médias pour caractériser un islam qui serait particulièrement rigoriste et, en fin de compte, plutôt marginal. A ce sujet, un frère issu de l’islam fait le commentaire suivant : « Je pense souvent que le qualificatif de wahhabite risque de mener à une certaine confusion : Abdel Wahhab n’a introduit aucun précepte nouveau dans l’islam. Il ne représente pas une référence dans le monde musulman. Sa principale préoccupation concernait le ‘ culte des saints ‘. C’est le seul domaine où il se montrait ‘ extrémiste ‘ : il prônait la destruction des mausolées construits autour des tombeaux de ceux que le peuple considérait comme des saints. Mais Abdel Wahhab n’a pas innové : l’islam interdit le culte des saints et les prières qui leur sont adressées pour qu’ils intercèdent en faveur de ceux qui les priaient. Cette interdiction de construire des mausolées est conforme aux dernières paroles de Mahomet telles que les rapporte un hadith de Bukhari : « Sur son lit de mort, l’apôtre d’Allah mettait un tissu sur son visage et quand il avait chaud, il l’enlevait de son visage. Dans cet état, il disait : ‘ Qu’Allah maudisse les juifs et les chrétiens parce qu’ils construisent des sanctuaires sur les tombes de leurs prophètes’ ». (Bukhari, Sahih 56/ 660) 

[viii] Ibidem, p 73. Deux articles récents illustrent bien le fait que le voile continue d’être l’objet de vifs débats dans le monde arabe: http://www.courrierinternational.com/article/les-libres-penseurs-de-lislam-lobsession-du-voile; http://www.courrierinternational.com/article/les-libres-penseurs-de-lislam-porter-le-voile-nest-pas-un-acte-feministe

[ix] En Suisse, Nora Illi, épouse du chargé de communication et numéro deux du CCIS, assume ce rôle auprès des média. A propos de sa récente apparition sur une station de télévision allemande, voir https://www.letemps.ch/suisse/2016/11/08/tolle-allemagne-apres-lintervention-nora-illi-burqa-un-plateau-tv

[x] Commentaire d’un frère issu de l’islam : « Ces trois principes sont fondamentalement contraires à l’islam. Les musulmans considèrent que la laïcité est absolument incompatible avec les valeurs de l’islam ». Cette hostilité de l’islam aux principes de la laïcité est explicite dans les propos de certains imams, comme le faisait remarquer Bernard Cazeneuve, ministre de l’intérieur français, lors de son discours aux principaux responsables musulmans de France, le 29 novembre 2015 : « Certains discours obscurantistes sont en effet clairement incompatibles avec les valeurs de la République, avec le respect de l’autre, avec la laïcité, comme avec le principe de l’égalité de l’homme et de la femme. Il est ainsi insupportable d’entendre certains prédicateurs soutenir que le fait, pour une femme, de se promener tête nue l’expose à des violences sexuelles. Or ce sont de tels propos, comme vous le savez, qui sont tenus dans certaines mosquées, heureusement très rares, et qui sont surtout diffusés de manière virale sur internet et les réseaux sociaux. Il n’est pas admissible que des jeunes Français, à l’âge où se forme le jugement, soient exposés à cette bêtise, à cette forme d’ignorance et d’aliénation, plutôt qu’au message d’émancipation de la République ».                  Pour lire l’entièreté du discours, voir http://www.interieur.gouv.fr/Archives/Archives-ministre-de-l-interieur/Archives-Bernard-Cazeneuve-avril-2014-decembre-2016/Interventions-du-ministre/Discours-de-M.-Bernard-Cazeneuve-a-l-occasion-du-Rassemblement-des-musulmans-de-France-Institut-du-Monde-arabe

[xi] Pour approfondir cette question, voir Frank Frégosi, « Penser l’islam dans la laïcité », Fayard, 2008 et Olivier Roy, « La laïcité face à l’islam », Stock, 2005. Pour comprendre comment les musulmans cherchent à préserver leur identité et culture musulmane au sein des sociétés occidentale, en France spécialement, voir Tariq Ramadan, « Les musulmans dans la laïcité », Tawhid, 4e édition, 2013.

[xii] Plusieurs autres pays ont pris une décision semblable. En Europe, la Belgique, la Bulgarie et la Hollande. En Afrique, le Cameroun, le Sénégal et le Tchad, tous trois pour des raisons de sécurité. D’autres pays européens envisagent une interdiction pour des raisons liées à la sécurité ou à la culture. https://fr.wikipedia.org/wiki/Voile_int%C3%A9gral

[xiii] Voir, Jean-Louis Bianco, La France est-elle laïque ? p 11, 16, 17, 19-23

[xiv] La question du statut de la femme dans les sociétés musulmanes est très complexe. Il dépend de facteurs tels que le type d’islam pratiqué, le niveau d’éducation, le contexte urbain ou rural, l’époque de l’histoire et le moment politique, etc. A ce sujet, voir « Femmes musulmanes », Miriam Adeney, Senevé, 2005 et, sur la question du voile, plus spécialement p 49-56. Voir aussi « L’islam », Christine Schirrmacher, Excelsis, 2016, p 353-57.

[xv] http://hassanalbanna.unblog.fr/2012/09/16/hassan-al-banna-le-credo-des-freres-musulmans/

[xvi] Voir, par exemple Farid Abdelkrim, « Pourquoi j’ai cessé d’être islamiste », Editions Les points sur les i, 2015 ou Hamid Zanaz, « L’islamisme, vrai visage de l’islam », Les éditions de Paris Max Chaleil, 2012.

[xvii] Taslima Nasreen est née au Bengladesh en 1962. Médecin de formation, elle est aussi écrivaine. « Le 27 septembre 1993, une fatwa est prononcée contre elle par des fondamentalistes islamiques. Sa tête est mise à prix pour avoir critiqué l’islam au Bangladesh. Elle s’enfuit de son pays en 1994 à la suite de la parution de son livre Lajja, dénonçant l’oppression musulmane sur une famille hindoue. Elle passe les dix années suivantes dans diverses villes d’Europe ; en juin 1995, elle choisit d’habiter à Berlin, à Stockholm et enfin à New York. » https://fr.wikipedia.org/wiki/Taslima_Nasreen

[xviii] Hani Ramadan, « La femme en islam », p 9.

[xix] Par exemple Coran 33.50 : « Ô Prophète (Mahomet) ! Nous t’avons rendu licites tes épouses à qui tu as donné leur dot, ce que tu as possédé légalement parmi les captives (ou esclaves) qu’Allah t’a destinées. (Te sont également licites)… »
Pour montrer l’unanimité des théologiens musulmans sur la légalité de l’esclavage sexuel, on citera l’exégèse de ce verset donnée par Al Qurtubi, théologien musulman d’Andalousie, terre de l’« islam des lumières » au 13ème siècle : « Allah a rendu licite au Prophète et aux hommes musulmans de prendre comme esclaves sexuelles les prisonnières sans aucune limite. Il a rendu licite au Prophète, les épouses sans limitation, alors qu’il a établi une limitation aux autres musulmans. » Il a également rendu licite pour le Prophète, ce qu’il a possédé comme captives parmi les mécréantes. Ce qui signifie qu’Allah a rendu licite pour le Prophète ce qu’il a possédé comme butin parmi les femmes par la victoire et la conquête. Coran 4.3 : « Il vous est permis d’épouser deux, trois ou quatre, parmi les femmes qui vous plaisent, mais, si vous craignez de n’être pas justes avec celles-ci, alors une seule, ou des esclaves (achetées ou captives de guerre) que vous possédez. » Voir aussi Coran 4.24 : « Vous sont interdites vos mères, filles, sœurs…et parmi les femmes, celles qui ont un mari, sauf si elles sont vos captives de guerre ».

[xx] Voir le témoignage d’Omar Djillil à propos de Tariq Oubrou, grand imam de la mosquée de Bordeaux, décorés de la Légion d’honneur par Alain Juppé pour 30 ans de loyaux services pour la République. http://www.infos-bordeaux.fr/2016/actualites/lincroyable-lettre-ouverte-domar-djellil-a-limam-tareq-oubrou-7668

[xxi] Voir, par exemple, l’article « History of the Muslim Brotherhood Penetration of the U.S. Government» https://www.gatestoneinstitute.org/3672/muslim-brotherhood-us-government

[xxii] Voir son livre « Les musulmans dans la laïcité », p 157

[xxiii] T. Ramadan écrit : « L’analyse sociologique ne suffit pas à rendre compte du problème de la foi et de l’identité, encore faut-il avoir quelques connaissances de l’islam et de sa pratique. Combien ont vraiment œuvré en ce sens ? Car si la finalité est de se donner les moyens de vivre ensemble, alors il ne peut s’agir de demander à l’une des parties de s’amputer d’une part de son identité. Ibidem, p 162-3. L’auteur de ces lignes attribue la méfiance des non-musulmans à leur ignorance de ce que sont l’islam et ses pratiques. Cet argument n’a qu’une valeur très relative. Il y a en effet une méfiance due à l’ignorance. Mais un tel reproche ne peut être adressé à ceux qui ont étudié les textes fondateurs de l’islam (Coran, Sunna et Sira – biographie du Prophète). Plus on étudie ces textes, mieux on comprend le danger de fragmentation que l’islam et la culture qu’il véhicule comme sa nécessaire manifestation font peser sur une société. A l’avis des connaisseurs s’ajoutent les mises en garde de ceux qui ont quitté l’islam ou qui ont longtemps vécu dans des sociétés islamiques. A ces personnes-là, on ne peut pas faire le reproche d’ignorer ce qu’est réellement l’islam.

[xxiv] Jésus s’est toujours montré bienveillant envers les pécheurs. Cela ne l’a pourtant pas empêché de tenir un langage véridique aux Pharisiens. « Vous, vous avez pour père le diable et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Il a été meurtrier dès le commencement et il ne s’est pas tenu dans la vérité parce qu’il n’y a pas de vérité en lui. Lorsqu’il profère le mensonge, il parle de son propre fond, car il est menteur et le père du mensonge » (Jn 8.44). De son côté, Paul écrit : « Mais l’Esprit dit expressément que, dans les derniers temps, certains abandonneront la foi pour s’attacher à des esprits trompeurs et à des doctrines de démons, car ils seront égarés par l’hypocrisie de menteurs dont la conscience est marquée au fer rouge. » (1Tim 4.1). L’honnêteté intellectuelle et spirituelle devrait maintenir nos esprits en alertes vis-à-vis de l’islam, de son influence sur les individus et les sociétés et vis-à-vis des déclarations conciliantes que font certains de ceux qui se présentent comme ses représentants en Occident. Ainsi que cela apparaîtra dans la suite de ce texte, il ne s’agit pas de rudoyer les musulmans parce qu’ils sont musulmans mais de ne pas tomber sous la séduction de l’islam en restant toujours conscient de la nature réelle de cette idéologie.

[xxv] « De toutes les bourgades, on accourut à pied, et on les devança à l’endroit où ils se rendaient. Aussi, quand Jésus descendit de la barque, il vit une foule nombreuse. Il fut pris de pitié pour eux parce qu’ils étaient comme des brebis sans berger ; alors il se mit à enseigner longuement » (Mc 6.33-34).

[xxvi] A cet égard, on lira avec profit le livre très pratique de Ben Josi, « Tu seras une bénédiction ». Editions Frontiers, 2016.

 

VOUS AVEZ AIMÉ CET ARTICLE ?
S’abonner à notre newsletter.

En soumettant ce formulaire, j’accepte la politique de confidentialité

Articles en relation