Voile intégral: interdire ou ne pas interdire?

« Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi».

 

C’est par ce rappel tiré de la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 que commence la proposition de résolution présentée par André Gerin et une cinquantaine de députés à l’Assemblée nationale française le 9 juin 2009. Ses auteurs y insistent sur le fait que le cadre laïc de la Ve République offre la possibilité et les moyens de coexister sur un même territoire à des hommes et des femmes qui ne partagent pas les mêmes convictions, plutôt que de les enfermer en une mosaïque de communautés repliées sur elles-mêmes et s’excluant mutuellement. Or, en raison de ce que la burqa représente symboliquement et pratiquement, elle porte atteinte à la raison d’être essentielle de la laïcité, à savoir «l’intégration de tous dans la société» en vue de former «une communauté de destin appuyé sur des valeurs communes, une volonté et un désir de vivre ensemble».

 

Burqa, symbole d’une intolérable intolérance?

 

Dans les jours qui ont suivi, la classe politique du pays a assez unanimement exprimé son rejet du port de la burqa. Symbole de l’infériorité théorique du statut de la femme pour Eric Besson, ministre de l’Immigration et de l’identité nationale, expression visible et physique des fondamentalistes et des intégristes dans notre pays pour Fadela Amara, secrétaire d’Etat à la ville ou tentative de tester la résistance de la République pour Jean-François Copé, Président du groupe UMP. A quelques exceptions près, ces réactions de représentants de la majorité ont largement été soutenues par des élus de gauche et du centre. Et le 22 juin, Nicolas Sarkozy a déclaré que la burqa ne sera pas la bienvenue sur le territoire de la République.

 

En Suisse, Christophe Darbellay, président du PDC, a réagi favorablement au début du mois de mai à la motion du Grand conseil argovien préconisant l’interdiction du port du voile intégral dans l’espace public suisse. Pour René Kunz, rédacteur du texte de la motion, la dissimulation de la totalité du corps de la femme n’a pas de signification religieuse, mais il s’agit d’un signe extérieur signifiant l’humiliation, la discrimination et la perte d’identité des personnes concernées». A l’origine de deux interpellations parlementaires, en 2006 et 2009, le président du PDC estime que cette motion confirme que l’opinion publique évolue et que « une politique d’intégration crédible doit aussi comporter des limites claires.

 

En France, ces prises de positions politiques ont suscités diverses réactions de la part de leaders religieux. Dalil Boubakeur, recteur de la mosquée de Paris, Tarek Oubrou, imam de la mosquée de Bordeaux, Mohamed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman (CFCM), qui regroupe les principales associations islamiques de France, se sont chacun clairement déclarés opposés au port de la burqa. Mais le positionnement du CFCM ne fait pas l’unanimité parmi les musulmans. Fouad Alaoui, secrétaire général de l’Union des organisations islamiques de France (UOIF), membre du CFCM, voit dans les débats actuels sur la burqa «une nouvelle manœuvre propre à encourager les amalgames tandis que pour les groupes salafistes ou tablighi, directement concernés par la question du voile intégral, il s’agit d’une « nouvelle discrimination» à l’égard de l’islam.

 

Du côté associatif, Sihem Habchi, présidente de Ni putes ni soumises (NPNS) estime insuffisante la loi de 2004 interdisant le port de signes religieux ostensibles dans les établissements scolaires et souhaite que la République se donne les moyens de stopper l’expansion du port de la burqa. Quant à Dunia Bouzar, sociologue, elle rappelle que le port du niqab a été imposé, il y a une soixantaine d’années, par les enseignements sectaires du wahhabisme. Selon cette secte sunnite d’origine saoudienne, les femmes ne peuvent être de bonnes musulmanes sans niqab. Or, une étude récente montre que la plupart de celles qui l’ont adopté en France n’avaient aucune connaissance religieuse sérieuse lors de leur conversion à l’islam. Elles ont ainsi, sans en être conscientes, intégré une forme radicale non orthodoxe de cette religion. Il s’agit, selon Dounia Bouzar, d’une tentative d’intérioriser une réalité spirituelle en accentuant à l’extrême son aspect extérieur.

 

Si les leaders musulmans connus en Suisse sont restés relativement discrets sur cette question, plusieurs personnalités connues ont eu l’occasion de s’exprimer. Farhad Afshar, président de la Coordination des organisations islamiques suisses, s’est félicité de la décision du Conseil fédéral de ne pas donner suite à la seconde interpellation faite par Christophe Darbellay fin 2009.

 

Le port de la burqa concerne une très petite minorité de femmes (environ une centaine en Suisse pour deux mille en France). Si une interdiction était votée, cela augmenterait les tensions entre les communautés islamiques et le reste de la société. Le Conseil fédéral n’a pas à intervenir dans les affaires religieuses. La Constitution ne dit d’ailleurs rien sur la manière de se vêtir. Et c’est aux personnes impliquées dans une religion de décider comment elles veulent s’habiller. Pour Saïda Keller-Messahli, par contre, la question de la burqa engage la responsabilité des autorités politiques et elle approuve la décision du Grand Conseil argovien. Nulle part dans le Coran il n’est dit que la femme doit se voiler ainsi. C’est certes un problème marginal en Suisse, mais il faut être attentif au message que donne la burqa. Porter le voile intégral, cela signifie: « Je ne veux pas communiquer avec vous ». C’est un signe d’auto-exclusion.

 

Stigmatisation inévitable?

 

Face au voile intégral, deux problèmes se posent. Le premier est de savoir comment le traiter sans stigmatiser l’islam et tous les musulmans. Dounia Bouzar, par exemple, se plaint qu’en France on ne sache pas faire la différence entre islam et fondamentalisme. Au sein du gouvernement français, certains redoutent qu’une loi contribue à entretenir cette confusion. Et le CFCM, craignant que le débat sur la burqa ne remette en cause le droit de porter le voile dans la rue réfute l’accusation selon laquelle l’islam contesterait le principe de laïcité. De manière très à propos, Khadija Mohsen, chercheuse à l’Institut français des relations internationales, souligne qu’il ne faut pas associer burqa et terrorisme. «Beaucoup de choses ont été dites sur la soumission de la femme, mais nous vivons dans un monde globalisé où les modes sont influencées par les télévisions satellitaires. On importe ce comportement vestimentaire comme on a importé le jean». Cette spécialiste des questions de sécurité reconnaît néanmoins que l’image de la burqa est associée à certains actes terroristes. Mais certaines vont poser des bombes en jeans. poursuit-elle. « On n’est pas face à un mouvement global, mais à des cas isolés qu’il ne vaut pas la peine de stigmatiser.

 

En Suisse, plusieurs ont fait entendre le même son de cloche, que ce soit Stéphane Lathion ou Mallory Schneuwly Purdie, membres fondateurs du Groupe de recherche sur l’islam en Suisse (GRIS) ou des femmes membres de divers partis politiques. Tous estiment préférable de faire porter l’effort sur l’intégration et d’impérativement éviter toute forme de discrimination.

 

Il est cependant intéressant de noter que certains musulmans reconnaissent que le port du voile intégral est susceptible de provoquer ce rejet. Par exemple, le CFCM précise que cette tenue symbolise une pratique religieuse qui peut inciter à stigmatiser l’islam de France. Pour sa part, Abdenour Bidar, professeur de philosophie, déplore cette innovation dont le caractère islamique est plus que discutable et dans laquelle de très nombreux musulmans ne se reconnaissent pas. Ils en souffrent et sont les premiers à se désoler qu’une fois de plus certains musulmans donnent une image caricaturale de leur culture, entretenant les pires stéréotypes à son sujet.

 

Quelles solutions adopter ?

 

L’autre problème que soulève le voile intégral est de savoir quelle réponse concrète lui donner. Dans la diversité des avis, trois approches distinctes ressortent. La première consiste à ignorer le problème. Khadija Moshen justifie ce point de vue en disant que, de toute façon, «ces femmes ne peuvent ni enseigner, ni travailler, ni représenter la République française ». Qu’on les laisse donc tranquilles! A cette suggestion frappée du bon sens, certains objectent pourtant qu’il y a cinq ans, aucune femme ne portait le voile intégral en France alors qu’aujourd’hui, elles sont deux mille.

 

La deuxième approche fonde ses espoirs sur la pédagogie. A cet égard, Dalil Boubakeur tient à préciser: « La burqa n’est absolument pas une prescription du Coran ». Il ajoute que cette pratique «existait déjà avant l’apparition de l’islam dans des pays comme l’Afghanistan». Pour lui, « la solution réside plutôt dans la compréhension des racines du problème » qu’il attribue à une « hyper affirmation identitaire et une panne d’intégration ». Mohamed Moussaoui, du CFCM, préconise exactement le même approche. En Suisse, cette façon de se saisir du problème semble d’autant mieux adaptée qu’elle concerne un très petit nombre de femmes. La solution, quelle qu’elle soit, doit en tout cas chercher à responsabiliser les personnes afin d’éviter tout impression d’exclusion. Mais si la pédagogie a ses adeptes, elle a aussi ses limites. La majorité des femmes qui décident de porter le voile intégral en Occident le font, en général, pour se conformer aux enseignements de prédicateurs wahhabites reçus sur internet. Or, ce qui se dit du voile dans nos pays n’aura jamais, à leurs yeux, une autorité égale à celle de ces prédicateurs. Beaucoup de leaders religieux musulmans sont conscients de cette concurrence et s’efforcent d’y résister. Mais il ne faut pas s’attendre à ce que toutes ces femmes soient facilement convaincues qu’il serait préférable pour elles de renoncer au voile intégral.

 

La troisième approche est d’ordre juridique. C’est de loin la plus difficile à justifier. Pour légiférer, il faut que des droits soient clairement enfreints. Or ce n’est pas si simple à démontrer dans le cas du voile. On a invoqué la laïcité pour interdire la burqa en France alors que la laïcité défend le droit de chaque citoyen de pratiquer la religion de son choix. On a aussi invoqué l’égalité homme-femme et la dignité de la femme, alors que les femmes concernées ont souvent choisi le voile sans en référer à leur mari, parfaitement convaincues que, loin de porter atteinte à leur dignité, il la renforçait. Finalement, comme en Belgique et en Suisse, c’est l’aspect sécuritaire mais aussi la nécessité du «vivre ensemble» qui paraît fournir l’argument le plus probant. Comme l’a rappelé Guy Carcassonne, professeur de droit public, «En France, on cache son sexe et on montre son visage. … Lorsque quelqu’un me cache son visage parce qu’il me juge indigne de le voir, il me porte tort». Il explique que notre «vivre ensemble» est régi par une éthique sociale minimum. Dans nos cultures, la nudité publique est interdite parce qu’elle est perçue comme une agression à l’égard de ceux qui y sont exposés. De façon parallèle, la dissimulation du visage en public est perçue comme une agression envers ceux qui la subisse.

 

Des débats s’amorcent partout en Europe. La Belgique, l’Italie, le Danemark et les Pays-Bas cherchent les moyens de proscrire la burqa de l’espace public. Mais les juristes se montrent souvent réticents à l’idée d’une interdiction générale, sans compter que son application pourrait s’avérer compliquée. Cependant, comme le souligne Guy Carcassonne, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) serait bien en peine de démontrer que «se balader masqué est un droit fondamental».

 

A ce jour, la Belgique est le premier pays à avoir passé une loi interdisant le voile intégral dans tout l’espace publique. En France, l’Assemblée nationale a adopté le 11 mai dernier une résolution proclamant que «les pratiques radicales attentatoires à la dignité et à l’égalité entre hommes et femmes, parmi lesquelles le port du voile intégral, sont contraires aux valeurs de la République». Le CFCM, par la voix de son président, Mohamed Moussaoui, a fait savoir qu’il aurait «préféré que la résolution parlementaire porte sur tous les intégrismes, par seulement sur un phénomène ultra-minoritaire». Le projet de loi devrait être examiné en juillet et son adoption est prévue en septembre.

 

En Suisse, face à un phénomène qui reste très minoritaire et touche pour l’essentiel des femmes converties, nées dans le pays, sans problème particulier d’intégration, la conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf préconise une «réaction proportionnée». Il s’agirait d’interdire, au niveau cantonal ou communal, toute dissimulation volontaire de l’identité en invoquant l’argument sécuritaire. Tomberaient sous le coup de cette interdiction le niqab aussi bien que la cagoule et toute forme de masque. En évitant la solution d’une interdiction générale, cette mesure ne s’en prendrait pas à un «vêtement religieux» particulier et serait parfaitement comprise et acceptée par les musulmans vivant dans le pays.

 

 

 

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