Lettre à un ami musulman ou « Les chrétiens doivent-ils devenir musulmans ? »

Le texte que nous présentons ci-après, écrit par Paul d’Antioche, évêque de Saïda (Sidon), a plus de 800 ans. Pourtant, à l’heure où parmi les alternatives offertes à des chrétiens d’Irak et de Syrie se trouvent le choix entre se convertir à l’islam ou à abandonner leurs biens et à fuir[1], il est d’une brûlante actualité. 

 

En effet, c’est en se basant sur le coran – qu’il cite abondamment – que l’auteur démontre que pour rien au monde les chrétiens (et en particulier les chrétiens arabes) ne devraient devenir musulmans. En effet, son propos n’est pas – comme c’est le cas pour nombre de polémistes avant comme après lui – de montrer les faiblesses de l’islam, mais simplement d’exposer le droit absolu des chrétiens arabes à vivre en paix dans leur pays.

 

Il va de soi que les chrétiens n’ont nullement besoin de l’autorisation du coran pour demeurer fidèles au Christ.

Peut-être, tout au plus, quelque chrétien subissant la pression – amicale ou menaçante – de quelque musulman trop zélé peut-il s’interroger sur la légitimité de conserver sa foi et trouver dans ce texte de quoi apaiser une conscience troublée par quelque doute illégitime, puisque bien avant que Mahomet se mette à prêcher, il y a avait des chrétiens arabes[2].

 

Non, ce texte s’adresse aux musulmans : peut-être certains contesteront-ils l’interprétation que fait l’évêque de Saïda de tel ou tel verset [3]. Mais comment pourraient-ils rejeter d’un haussement d’épaule plus de quarante versets de leur coran ?   Certes, contre l’obsession de fanatiques, un texte ne peut rien. Qu’il permette au moins aux autres de réfléchir…

 

L’auteur

 

Ce que nous savons de Paul d’Antioche, aussi connu sous le nom de « Bulus ar-raheb » (Paul le moine), se résume à peu de chose.   Originaire d’Antioche ou des environs, il fut moine avant de devenir évêque de Saïda (Sidon) au Xlle siècle. On situe son activité entre 1140 et 1180, alors que Sidon était gouvernée par les Croisés.

 

Des 24 traités arabes que les manuscrits lui attribuent, seuls 5 ont été jugés authentiques par Paul Khoury[4] à savoir

– Un court traité sur la Raison

– L’exposé aux nations et aux Juifs,

– La lettre à un ami musulman,

– Un traité sur les « sectes » chrétiennes de son époque

– Un traité sur la Trinité l’union des natures divine et humaine dans le Christ.   Ces cinq traités ont été traduits par P. Khoury en 1964. La « lettre à un ami musulman » avait déjà été traduite pour la Revue de l’orient Chrétien en 1903.

 

La lettre aux musulmans

 

Le texte se présente sous la forme d’une lettre adressée à un ami musulman. Qu’y a-t-il de réel dans cette présentation ? Car il ne s’agit pas d’une simple lettre à caractère religieux, mais d’un véritable traité théologique exposant, à grand renfort de citations du coran, la parfaite légitimité qu’il y a à être en même temps chrétien et arabe.

 

La même question peut d’ailleurs être posée concernant le voyage de Paul d’Antioche à Constantinople et en Europe occidentale : a-t-il réellement eu lieu, ou faut-il n’y voir qu’un procédé littéraire, semblable à celui qu’employait avant lui Théodore Abu Qurrah, évêque de Harran en Syrie : « J’ai grandi dans la montagne, où je ne savais pas ce que sont les hommes. Mais un jour, poussé par une affaire me concernant, je descendis jusqu’aux villes où s’assemblent les hommes, et je les vis divisés en plusieurs religions. »[5]

 

Quoi qu’il en soit de cette question de forme qui permet à l’auteur de se présenter « uniquement » comme un porte-parole, la lettre aborde sept points que nous avons intitulés :

– Un chrétien doit-il devenir musulman ?

– Dieu en tant que Trinité

– Le Verbe de Dieu incarné

– Le coran doit-il être une référence obligatoire pour les chrétiens ?

– Passer d’une compréhension charnelle à un langage spirituel

– Vocabulaire philosophique : « substance » et « accident »

– Après la Justice, la Grâce

 

On s’étonnera peut-être que Paul d’Antioche, lorsqu’il parle du Christ, ne mentionne pas sa résurrection. En fait, il procède comme Théophile d’Antioche[6] en son temps : il avance aussi loin qu’il le peut sans prêter le flanc à un refus immédiat de la part de son destinataire. Ainsi Paul base-t-il sa démonstration – du moins dans un premier temps – uniquement sur des citations coraniques. Et il va loin, puisque – citation à l’appui – il affirme que le Christ mourut, ce qui est généralement contesté dans l’islam.

 

S’étonnera- t-on de voir un évêque faire tant de cas du coran ? Il met simplement en pratique l’invitation de l’Apôtre de « se faire tout à tous » [7].   Ainsi donc, puisque son ami prend le coran pour référence, qu’il voie ce qui y est écrit concernant les chrétiens. Pour sa part, Paul d’Antioche ne se sent nullement lié au coran, au point qu’à la fin de sa lettre il ne craint pas d’affirmer qu’il n’existe que deux lois : Justice et Grâce, et que ces lois ayant été données par Dieu en Moïse puis Jésus,  » il n’y a de place pour nulle autre ».

 

Toutefois, il prend bien garde de ne pas trop brusquer son interlocuteur : son objectif n’est pas de lancer une polémique ouverte [8], mais de garantir à chacun le droit de vivre en paix.

 

La présente édition

 

Nous utilisons la traduction déjà mentionnée de Louis Buffat, S. J : « Lettre de Paul, évêque de Saïda, moine d’Antioche, à un Musulman de ses amis demeurant à Saïda » d’après un manuscrit arabe de la Bibliothèque orientale de l’Université Saint- Joseph, Beyrouth (Syrie), publiée dans la Revue de l’Orient Chrétien, volume 8, 1903 [9] (pp. 388-412).

Tout au plus avons-nous modernisé quelques tournures de phase par trop datées, séquencé le texte en paragraphes avec des titres et ajouté quelques notes. Des 64 notes de Buffat, nous n’avons conservé que les références coraniques et bibliques : on trouvera les autres dans l’édition source, la ROC de 1903, ou ses copies numériques.[10]

 

En illustration, nous avons choisi une fresque du monastère St Serge et Bacchus de Maaloula, en Syrie[11] représentant la Dernière Cène que l’évêque de Sidon évoque dans la première partie de sa lettre.

 

Albocicade   Mai 2015

 

 

LETTRE DE PAUL, EVEQUE DE SAÏDA, MOINE D’ANTIOCHE, A UN MUSULMAN DE SES AMIS DEMEURANT A SAÏDA

 

Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, Dieu unique en trois personnes.

 

Cher ami,

 

Que Dieu nous accorde à tous la grâce de juger sainement des choses, afin de discerner avec sûreté les œuvres qui doivent nous conduire au paradis et nous éloigner des flammes de l’enfer.

 

Préambule

 

Ainsi donc, ami plein de tendresse et de bienveillance, frère bien-aimé (que Dieu prolonge tes jours dans le plus parfait bonheur, qu’il te garde contre les maux de cette vie et dirige tes pas !), je t’ai déjà parlé de mon voyage au pays des Grecs, à Constantinople, en Moldavie, dans plusieurs régions franques et à Rome ; je t’ai dit que grâce à la dignité épiscopale dont je suis honoré, je me suis mis en relation avec les principaux personnages et les chefs de ces pays, et que j’ai eu des entretiens avec les plus distingués d’entre eux par le rang et par la science.

 

Tu m’as prié alors de t’exposer clairement ce que pensent de votre prophète Mohammad ceux que j’ai vus et entretenus. En considération de notre amitié et de la profonde affection qui nous lie, je réponds donc aujourd’hui à ta demande.

 

  1. I.   Un chrétien doit-il devenir musulman ?

 

(Or telle a été la première déclaration des gens en question.)

– Ayant appris qu’un homme, appelé Mohammad, se disant l’envoyé de Dieu, avait paru parmi les Arabes, leur apportant un livre qui, disait-il, lui avait été révélé du ciel, nous sommes parvenus à nous procurer cet écrit.

– Pourquoi donc, leur dis-je alors, ayant entendu parler de cet envoyé et ayant eu soin de vous procurer son livre, pourquoi n’êtes-vous pas devenus ses disciples ? On lit en effet dans le Coran : « Quiconque suit une religion autre que l’islam, ne peut voir son culte agréé de Dieu, et il sera dans l’autre monde du nombre des réprouvés » [12].

– Diverses raisons, me répondirent-ils, justifient notre conduite.

– Lesquelles ? demandai-je.

 

– L’une d’elles est que le Coran est écrit en arabe, et non en notre langue. On y lit en effet : [13] « Nous (Dieu) avons fait descendre du ciel le Coran en langue arabe » ; et encore : « Tous nos apôtres parlent la langue du peuple auquel ils sont envoyés » [14]; et ailleurs : « C’est Lui (Dieu) qui a suscité du milieu des hommes illettrés un apôtre pris parmi eux, pour leur redire les miracles du Seigneur, les purifier, et leur enseigner le livre et la sagesse, à eux qui étaient naguère dans un égarement manifeste »[15] . – « (C’est par l’effet de la miséricorde de ton

 

Seigneur que) tu prêches un peuple qui n’a pas eu d’apôtre avant toi : peut-être marchera-t-il dans le droit chemin » [16]. – « Nous t’avons révélé le Coran en arabe, afin que tu avertisses la mère des cités (La Mecque) et les peuplades d’alentour, afin que tu les avertisses du jour inévitable de la réunion[17] (jugement dernier) » . « Afin que tu avertisses ceux qui n’ont pas[18] encore été avertis et qui vivent dans l’insouciance » ; et enfin : « Prêche tes plus proches parents »[19].

 

Ainsi donc, d’après ces témoignages tirés du Coran même, nous avons reconnu que cet apôtre (Mohammad) ne nous était pas destiné à nous, mais seulement aux Arabes de l’idolâtrie[20]. Le Coran dit en effet que nul prédicateur ne leur a été envoyé avant Mohammad ; nous ne sommes donc nullement obligés de suivre celui-ci, car d’autres apôtres sont venus chez nous avant lui ; ils nous ont parlé en notre langue, nous ont donné le Pentateuque et l’Évangile en notre langue. Ce qui montre clairement que le Coran n’est destiné qu’aux Arabes de l’idolâtrie, c’est cette parole déjà citée : « Quiconque suit une religion autre que l’Islam, ne peut voir son culte agréé de Dieu, et dans l’autre monde il sera du nombre des réprouvés ». En stricte logique, il ne s’agit ici que de ceux à qui Mohammad s’est adressé en leur propre langue, et non pas des autres, ainsi que le porte le livre.

 

Autre raison, continuent mes interlocuteurs : nous trouvons dans le Coran des louanges à l’adresse de Notre-Seigneur Jésus-Christ et de sa mère, par exemple que Dieu a donné cette Vierge comme une merveille aux hommes. Voici les propres paroles du Coran : « Celle qui a conservé sa virginité, en qui nous avons soufflé de notre esprit, nous l’avons constituée avec[21]son fils, un signe pour l’univers » ; et ailleurs : « Les anges dirent : Dieu, ô Marie[22], t’a choisie [23] parmi toutes les femmes de l’univers et t’a rendue exempte de toute souillure » .

Le Coran témoigne aussi en faveur de Notre-Seigneur en rapportant ses miracles. « Sa conception, opérée sans l’intervention d’aucun homme, fut annoncée à sa mère par l’ange de Dieu ; il parla dès le berceau ; il ressuscita les morts, guérit l’aveugle de naissance, purifia les lépreux ; avec de la boue il forma la figure d’un oiseau sur lequel il souffla, et, par la [24]permission de Dieu, l’oiseau se mit à voler. Il était l’Esprit de Dieu et son Verbe ». Ainsi parle le Coran, ainsi pensons-nous et croyons fermement.

Le Coran dit encore que Dieu a attiré à lui le Christ, qu’il a placé ses disciples au-dessus de ceux qui ont refusé de le suivre, jusqu’au jour de la résurrection. Nous lisons en effet dans ce livre : « Dieu dit : O Jésus, fils de Marie, oui, assurément, c’est moi qui te fais subir la mort[25], qui t’élève vers moi, qui te délivre des infidèles, qui place ceux qui te suivront au-dessus de ceux qui refuseront de croire, jusqu’au jour de la résurrection »[26] ; et ailleurs : « Nous avons envoyé (sur les traces de Noé et d’Abraham) Jésus, fils de Marie ; nous lui avons donné l’Evangile, et nous avons mis dans les cœurs de ses disciples la compassion et la miséricorde » [27].

 

Troisième raison que nous trouvons encore dans le Coran. Ce livre fait l’éloge de notre Évangile ; avant les mosquées, il nomme nos monastères et nos églises, dans lesquelles, d’après son propre aveu, on invoque souvent le nom d’Allah. « Si Dieu, écrit Mohammad, n’eût repoussé une partie des hommes par les autres, les monastères et les églises, les oratoires et[28] les mosquées, où l’on invoque sans cesse le nom d’Allah, auraient subi la destruction”.

 

Voilà ce que dit le Coran, et il renferme bien d’autres choses encore, qui sont pour nous autant de raisons de rester attachés à notre religion, de ne pas abandonner nos croyances, de ne pas rejeter ce que nous tenons, et de ne pas suivre un autre que le Christ, le Verbe de Dieu, ainsi que ses apôtres qu’il a envoyés pour nous prêcher, les Apôtres dont le Coran fait l’éloge et qu’il exalte en ces termes : « Nous (Dieu) avons envoyé les Apôtres accompagnés de signes évidents ; nous leur avons donné le Livre (Evangile) afin que les hommes observent l’équité » [29].

Les envoyés dont il est ici question ne sont autres que les apôtres du Christ ; car s’il s’agissait d’Abraham, de David, de Moïse et de Mohammad, le texte porterait : « Nous leur avons donné les livres », et non le livre, lequel ne peut être que l’Evangile.

Nous lisons encore dans le Coran : « Un homme accouru de la partie la plus éloignée de la ville, leur criait : Mes concitoyens, suivez ces envoyés ; suivez ceux qui ne vous demandent aucune récompense : voilà ceux que Dieu dirige » [30]. Ici encore il s’agit, non de Mohammad, mais des Apôtres (du Christ) ; sinon on lirait : l’envoyé.

 

Ce même livre, en un autre endroit, appelle les apôtres les aides de Dieu. « Qui m’assistera dans la cause de Dieu ? demande Jésus, fils de Marie. – Nous, répondent les apôtres, nous serons les aides de Dieu… C’est ainsi qu’une partie des enfants d’Israël a cru, et que l’autre a été infidèle. Mais nous avons donné aux Croyants la force contre leur ennemi, et ils ont remporté la victoire » [31].

 

Le Coran fait aussi en ces termes l’éloge de notre Évangile et de nos livres sacrés : « Nous avons fait descendre le livre (Evangile) qui contient la direction et la lumière : il confirme les livres qu’ils (les (Chrétiens) ont déjà, le Pentateuque »[32] ; et encore : « Si tu es dans le doute sur ce qui t’a été envoyé d’en-haut (dit Dieu à Mohammad), interroge ceux qui lisent le livre révélé avant toi »[33].

 

Ainsi donc le Coran confirme les livres que nous possédons. Oui, Mohammad éloigne de notre Évangile et de nos livres saints tout soupçon de falsification et de changement et il croit à leur authenticité.

 

– Et si quelqu’un disait, objectai-je, qu’un changement a pu survenir dans la suite des temps ?

 

– Non, me répondirent- ils, personne ne peut dire cela. Six cents ans environ se sont écoulés depuis l’apparition de nos livres (Saints Évangiles) ; dès lors ils ont passé dans toutes les mains, tout le monde les lit, ils sont traduits en différentes langues et répandus dans tous les pays. Comment donc aurait-on pu les falsifier ou y changer quoi que ce soit ?

 

Or l’Evangile contient « la direction pour ceux qui craignent Dieu »[34] .C’est ce que dit le Coran : « A. L. M. – Voici le livre sur lequel il n’y a point de doute : c’est la direction de ceux qui craignent Dieu »[35] ; les lettres Alef, làm, mim renferment un serment et désignent le nom du Christ [36], dont vous avez retranché les trois autres lettres : le sîn, le yé, le hé ; et le livre en question n’est autre que l’Évangile, ainsi que le montre ce texte du Coran : « S’ils te traitent d’imposteur (ô Mohammad), sache que les envoyés qui t’ont précédé ont été traités de même, bien qu’ils aient opéré des miracles et apporté la religion et le livre qui éclaire »[37] , c’est-à-dire l’Évangile ; c’est ce livre qui a été envoyé précédé de ses preuves. Voilà pourquoi il est dit : Ce livre-là, (l’Évangile) par opposition à celui-ci (le Coran). De plus, s’il s’agissait du Coran et de Mohammad, il faudrait lire : « Nous avons envoyé notre apôtre ». Votre prophète aurait dit encore : « A. L. M. Il n’y a point de doute sur ce livre-ci (le Coran) » ; tandis qu’il écrit : Ce livre-là, c’est-à-dire le livre qui a précédé celui-ci (le Coran), c’est-à-dire enfin l’Évangile.

 

Dans d’autres textes du Coran nous trouvons une preuve plus forte encore que les précédentes, par exemple : « Je (Mohammad) crois au livre que Dieu a révélé : j’ai reçu l’ordre de prononcer entre vous en toute justice. Dieu est mon Seigneur et le vôtre ; à nous nos œuvres, à vous les vôtres. Dieu nous réunira tous, car il est le terme de toutes choses »[38].

 

Quant à ceux qui ne reconnaissent pas le Coran[39], voici comment Mohammad en parle : « Dis : ô infidèles, je n’adorerai point ce que vous adorez, et vous n’adorerez pas ce que j’adore. Je n’adore pas ce que vous adorez, et vous n’adorez pas ce que j’adore ; à vous votre religion, à [40] moi la mienne ». Il dit encore à ses adeptes : « N’engagez des controverses avec les hommes des Écritures que de la manière la plus honnête, à moins que ce ne soient des hommes méchants. Dites : Nous croyons au livre (Coran) qui nous a été envoyé, ainsi qu’à ceux qui vous ont été révélés (Pentateuque et Évangiles). Notre Dieu et le vôtre, c’est le même Dieu, et nous nous résignons pleinement à sa volonté »[41]. Il est à noter que Mohammad ne dit point : « Résignez-vous à lui ». Quant aux « hommes méchants », il s’agit évidemment des Juifs, qui adorèrent la tête de veau, renièrent le vrai Dieu, massacrèrent ses prophètes et ses envoyés, adorèrent les idoles, immolèrent leurs fils et leurs filles aux démons, – non seulement, dis-je, des animaux sans raison, mais leurs fils et leurs filles, – crime que Dieu leur a reproché par la bouche du prophète David : « Ils ont immolé leurs fils et leurs filles au démon, ils ont répandu le sang innocent, le sang de leurs enfants, ils les ont offerts en sacrifice aux idoles de Kana’an, et la terre a été souillée de leurs œuvres »[42].

 

Or, nous autres chrétiens, nous n’avons rien fait de semblable. Aussi le Coran dit-il à notre sujet : « Tu trouveras que les plus violents ennemis des croyants sont les juifs et les polythéistes ; ceux au contraire qui professent le Christianisme sont les plus portés d’affection à notre égard, et cela parce qu’ils ont des prêtres et des moines et ne sont point[43] orgueilleux ». Mohammad mentionne ici les prêtres et les moines pour bien montrer qu’il ne s’agit que de nous ; et il fait en même temps l’éloge de nos actes et de nos intentions. Cela est certain : et il éloigne de nous l’accusation de polythéisme, quand il dit : Les Juifs et les polythéistes sont les ennemis les plus acharnés des croyants ; les Chrétiens, au contraire, sont les mieux disposés à l’égard des musulmans.

 

Ce qui rend cette assertion plus manifeste encore, ce sont ces autres paroles : « Dieu prononcera, selon la différence de leurs religions, entre les croyants, les Juifs, les Sabéens, les Chrétiens et les polythéistes »[44].

 

Non seulement Mohammad ne nous appelle pas polythéistes, mais il déclare en outre que les autres hommes ne nous sont pas supérieurs. « Certes, dit-il, les croyants, les Juifs, les Chrétiens et les Sabéens, quiconque croit en Dieu et qui, au jour dernier, aura fait le bien : tous ceux-là recevront une récompense de leur Seigneur ; la crainte ne s’abattra pas sur eux et ils ne seront point affligés »[45].

Ainsi donc, d’après ces paroles, il y a égalité parfaite entre tous les hommes, qu’ils soient musulmans ou non. Une autre preuve de ceci se trouve encore dans ce texte : « O hommes, nous vous avons créés ; (vous venez tous) d’un homme et d’une femme. Nous vous avons partagés en familles et en tribus…, afin que vous sachiez que le plus digne devant Dieu est celui qui le craint le plus »[46].

 

Mohammad loue ensuite notre sacrifice (eucharistique) et nous menace, si jamais nous venions à abandonner ce que nous possédons et à répudier la révélation qui nous a été faite, du plus terrible châtiment que Dieu ait jamais infligé. « Ô Jésus, fils de Marie, demandaient les apôtres, ton Seigneur peut-il nous faire descendre des deux une table toute servie ? – Craignez Dieu, leur répondit Jésus, si vous êtes fidèles. – Nous désirons, dirent-ils, nous asseoir et manger à cette table ; alors nos cœurs seront rassurés, nous saurons que tu nous as prêché la vérité, et nous rendrons témoignage en ta faveur. – O Dieu, notre Seigneur, s’écria alors Jésus, fils de Marie, fais-nous descendre une table du ciel ; qu’elle soit un festin pour le premier et le dernier d’entre nous, et un signe de ta puissance. Nourris-nous, car tu es le meilleur nourrisseur. – Et Dieu dit : Je vous la ferai descendre, cette table ; quant à celui qui désormais sera incrédule, je lui réserve un châtiment tel que je n’en ai infligé encore de pareil à aucune créature » [47]. Or cette table, c’est le sacrifice que nous offrons à chaque messe.

 

Pour la raison donnée plus haut et parce qu’il ne convient pas à des hommes de cœur de mépriser l’esprit de Dieu et son Verbe, auquel le Coran a donné son témoignage et ses éloges en ces termes : « Il n ‘y aura pas un seul homme parmi ceux qui ont eu foi dans les Ecritures (Juifs et Chrétiens) qui ne croie en lui (Jésus) avant sa mort ; au jour de la résurrection, Jésus témoignera contre eux » [48] ; comment suivrions-nous celui qui ne nous a pas été envoyé ? Mohammad dit en effet : « Ou moi ou vous sommes dans le droit chemin ou dans l’erreur manifeste » [49]. Il avait dit cependant au commencement de son livre : « Dirige-nous dans le droit sentier, dans le sentier de ceux que tu as comblés de tes bienfaits, et non de ceux qui ont encouru ta colère ni de ceux qui s’égarent »[50]. Ceux que Dieu a comblés de ses bienfaits, c’est nous, les chrétiens ; ceux qui ont encouru sa colère, ce sont les Juifs et les Sabéens qui adorent les idoles ; le sentier, c’est le chemin qui conduit à la croyance (foi). Nous savons que Dieu est juste ; or il n’est pas conforme à son équité d’exiger que les hommes d’une nation suivent un envoyé qui ne leur est point destiné ; auxquels personne, ni Dieu ni son apôtre, ne donne un livre écrit en leur propre langue.

 

Pour ces raisons, conclurent mes interlocuteurs, nous ne pouvons suivre cet envoyé (Mohammad) ni abandonner notre religion.

 

  1. II.   Dieu en tant que Trinité

 

Je leur dis alors : Savez-vous que les Musulmans rejettent les dénominations de Père, de Fils et d’Esprit-Saint ?

 

– Il n’en serait pas ainsi, répondirent ces gens, si les Musulmans connaissaient que par ces noms nous voulons dire simplement que Dieu est un être vivant et intelligent. Nous savons en effet, nous autres Chrétiens, que toutes choses ont été produites par un être distinct des autres; car il est impossible qu’aucune créature puisse se donner à elle-même l’existence. Nous avons donc inféré de là qu’il existe un être parfaitement distinct des créatures, qui a tout créé et qui n’a pas été créé lui-même.

Nous voyons ensuite que les êtres se divisent en deux classes : les êtres vivants et les êtres inanimés ; et donnant à Dieu le plus noble de ces deux attributs, nous avons dit : Dieu est un être vivant ; nous affirmons ainsi son immortalité.

Nous remarquons en outre que les créatures vivantes sont de deux sortes : celles qui possèdent à la fois la vie et l’intelligence, et celles qui ont la vie sans l’intelligence. Donnant à Dieu les qualités de la plus noble de ces deux classes, nous disons : Dieu est un être intelligent ; et ainsi nous excluons de Lui toute ignorance.

 

Quant à la triple appellation (de Père, Fils et Saint-Esprit), elle ne désigne qu’un Dieu unique, éternel et éternellement vivant et intelligent. Le Père, selon nous, représente le principe, le Fils l’intelligence, et le Saint-Esprit la vie. Le Coran ne dit- il pas : « Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, le vivant, l’Immuable » [51].

 

Or ces trois noms, ce n’est pas nous, Chrétiens, qui les avons donnés à Dieu ; mais c’est Dieu lui-même qui a ainsi appelé sa divinité. Voici en effet comment il s’exprime par la bouche de Moïse en s’adressant aux fils d’Israël : « N’est-ce pas là ce Père qui t’a fait, qui t’a créé et possédé ? »[52]

 

Et ailleurs toujours par la bouche de Moïse : « Et l’Esprit de Dieu s’élevait sur les eaux »[53] ; et dans le prophète David : « C’est par la parole de Dieu que les cieux ont été affermis, et c’est le [54]souffle de sa bouche qui a produit toutes leurs vertus » ; et encore par le même prophète :

 

« Ne m’enlève pas ton Esprit Saint »[55]. Dieu met ces autres paroles sur les lèvres de Job le juste : « L’Esprit m’a créé et il me connaît » [56] ; et dans Isaïe : « L’astragale se desséchera et l’herbe se fanera ; mais la parole de Dieu demeure éternellement » [57] ; – et enfin la parole de Notre Seigneur Jésus-Christ à ses disciples dans son saint Évangile : « Allez vers toutes les nations, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, et apprenez-leur à garder tous les commandements que je vous ai donnés »[58] .

 

Que lisons-nous dans le Coran lui-même ?   – « C’est Dieu qui donne la vie et la mort » [59].   – Quand il a résolu quelque chose, il lui suffit de cette parole : « Sois, et la chose est » [60].   – « Nous avons donné notre parole à nos pieux serviteurs » [61].

 

Et en d’autres endroits : « Dieu dira : Ô Jésus, fils de Marie, souviens-toi des bienfaits que j’ai répandus sur toi et sur ta mère, lorsque je t’ai fortifié par l’Esprit de sainteté »[62]. – « Dieu a réellement adressé la parole à Moïse »[63]. – « Et Marie, fille d’Imran, qui a conservé sa virginité intacte, nous avons soufflé en elle de notre esprit. Elle crut aux paroles de son Seigneur et à ses livres (Saintes Ecritures) ; elle était du nombre des personnes pieuses »[64].

 

Tous les Musulmans disent : Le Coran est la parole de Dieu. Or toute parole appartient à un être vivant et intelligent ; ce sont là des qualités essentielles, des attributs personnels qui diffèrent les uns des autres, tandis que Dieu est unique, en Lui tout est simple et indivisible.

 

Le Coran commence par ces mots : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux ». Pour nous, Chrétiens, nous résumons les attributs de Dieu en ces trois mots : Père, Fils et Saint-Esprit ; par là nous désignons un être vivant et intelligent, parce que parmi les attributs de Dieu, il n’en est aucun qui ne renferme en lui l’idée de vie et d’intelligence. Nous lisons dans le Coran : « Invoquez Dieu ou invoquez le miséricordieux : de quelque nom que vous l’invoquiez, les plus beaux noms lui appartiennent »[65].

 

Quand nous disons que le Christ est Fils de Dieu, qu’il est engendré par lui de toute éternité, nous voulons signifier par là que Jésus est de toute éternité Fils ou Verbe, et que le Père est de toute éternité Père ou intelligence. Quand vint la fin des temps, c’est-à-dire le temps de l’apostasie et de l’impiété, Dieu envoya sa parole ou son Verbe, tout en restant uni à son Fils. De même qu’un homme envoie, sans le quitter, son verbe à ses auditeurs, ainsi le Verbe de Dieu s’incarna et devint un homme parfait par l’opération du Saint-Esprit dans le sein de la Vierge Marie. Il naquit de cette Vierge selon la nature humaine, et non selon la nature divine, qui ne peut recevoir aucun changement.

 

Marie le mit au monde en gardant intacte sa virginité, ainsi qu’elle l’avait conçu sans la coopération d’aucun homme. Sa virginité fut conservée comme le buisson qu’aperçut Moïse et qui brûlait sans être consumé par les flammes. Quand nous disons que le Christ est Fils de Dieu, qu’on n’aille donc pas nous soupçonner de lui attribuer une filiation toute humaine ; nous ne voulons pas dire non plus que le Père existe avant le Fils, ou qu’il a eu un fils né d’une compagne ; le Coran lui-même nous justifie de toute accusation semblable, quand il dit : « Créateur du ciel et de la terre, comment aurait-il des fils, lui qui n’a point de compagne ? »[66] Et Mohammad confirme la parole du Fils disant : Je suis le Verbe. (Voici en effet le texte du Coran) : « Dis : Je ne jurerai point par ce pays-ci, le territoire que tu es venu habiter, ni par le Père ni par le Fils » [67].

 

III. Le Verbe de Dieu incarné

 

Quant à l’Incarnation du Verbe de Dieu qui s’est véritablement fait homme, Mohammad en donne la raison suivante. – Dieu, dit-il, n’a jamais parlé à aucun des prophètes, si ce n’est à travers un voile, ainsi qu’il est écrit dans le Coran : « Il n’est point donné à l’homme que Dieu lui adresse la parole ; s’il le fait, c’est par la révélation ou à travers un voile ». – Et comme les choses immatérielles ne deviennent sensibles que par le moyen des choses corporelles, le verbe de Dieu qui a créé les êtres spirituels, ne se manifestera pas autrement. Aussi ce verbe est-il apparu en Jésus, fils de Marie ; l’homme étant la plus noble créature sortie des mains de Dieu. Ce Verbe se fit entendre aux êtres créés, qui le contemplèrent en Jésus, comme jadis il s’était fait entendre à Moïse de l’intérieur du buisson, il opéra des merveilles par sa divinité et parut plein de faiblesse dans son humanité. Ces deux attributs (puissance et faiblesse) n’appartiennent qu’au Seigneur Jésus. On dit de même : « Zéid est encore vivant, il n’est point mort et n’a point disparu », et : « Zéid dépérit, est mort et trépassé ». Ces deux propositions se disent absolument de Zéid seul. [68]

 

Nous disons dans le même sens : « Le Christ a été crucifié, en tant qu’homme, bien entendu, et non en tant que Dieu ». Aussi le Coran porte-t-il : « Ils (les Juifs) ne le crucifièrent pas ; mais il[69] leur sembla (qu’ils l’avaient crucifié) ».

 

Ne voyons-nous pas le forgeron prendre un morceau de fer, le chauffer jusqu’à ce qu’il soit tout enflammé, le battre et le couper pendant qu’il est presque entièrement changé en feu ? Le coup qui sépare ainsi les deux morceaux n’atteint cependant que le fer : le feu reste intact et n’en continue pas moins à exercer son action propre, à savoir la chaleur et l’éclat. Et néanmoins le morceau de fer renferme à lui seul les deux natures.

 

Ainsi en va-t-il des deux natures dans le Christ : elles sont unies en une seule personne. Nous trouvons dans le Coran des expressions qui cadrent avec cette explication : le Christ y est appelé l’Esprit de Dieu et son Verbe, et Jésus y est nommé fils de Marie : « Le Christ Jésus, fils de Marie, est réellement l’envoyé de Dieu, et son Verbe incarné dans le sein de Marie [70] ; il est esprit procédant de Dieu ». Et dans un autre endroit : « C’est la parole de vérité ; vous en doutez cependant ».

 

Ainsi donc le Coran dans ces passages affirme l’unicité de Dieu. Quant aux paroles citées plus haut, que Dieu, par la bouche de Moïse, adresse aux enfants d’Israël : « Ce Père, n’est-ce pas lui qui t’a créé et possédé ? » et ces autres du prophète David : « Ne m’enlève pas ton Esprit Saint » ; et encore : « C’est par la parole du Seigneur que les cieux ont été affermis, et c’est le souffle de sa bouche qui a produit toutes leurs vertus » ; ces paroles, dis-je, n’indiquent pas trois créateurs, mais un seul, le Père, ainsi que son Esprit ou sa vie, et sa parole ou son Verbe. Nous disons pareillement : le tailleur a cousu l’habit, et : la main du tailleur a cousu l’habit ; ou bien : le menuisier a fait la chaise, et la main du menuisier a fait la chaise ; et ainsi de suite. Le tailleur et sa main ne font cependant pas deux tailleurs, non plus que le menuisier et sa main deux menuisiers, mais bien un seul tailleur et un seul menuisier. De même le Père, son Verbe et son Esprit, ne font qu’un seul Dieu. Nous ne voulons pas dire autre chose quand nous prononçons ces trois noms ; nous savons que cette appellation n’importe pas nécessairement l’adoration de trois dieux ; de même que nous ne désignons pas nécessairement trois hommes quand nous disons : l’intelligence de l’homme, sa parole et son souffle ; pas plus que lorsqu’on dit : la flamme du feu, sa lumière, sa chaleur, on ne désigne trois feux ; pareillement le disque du soleil, son éclat et sa chaleur n’indiquent point trois soleils.

 

Telle est la signification que nous donnons aux expressions analogues se rapportant à Dieu (dont le nom soit sanctifié et les bienfaits exaltés !) On ne peut donc nous blâmer ni nous accuser, alors que nous ne voulons pas abandonner ce que nous avons reçu ni rejeter le dépôt qui nous a été confié et transmis. Comment en effet pourrions-nous embrasser une autre religion, quand, en faveur de la nôtre, il y a tant de témoignages, de preuves, et des démonstrations si évidentes tirées du livre même du prophète ?

 

  1. IV.   Le coran doit-il être une référence obligatoire pour les chrétiens ?

 

– Très bien ! m’écriai-je alors ; mais si nous tirons nos preuves du Coran, les Musulmans nous diront : Puisque vous tirez vos arguments d’une partie de notre livre, acceptez-le donc en entier !

 

– Pas du tout ! répondirent-ils ; il n’en va pas ainsi. Je suppose en effet qu’un homme ait à la charge d’un autre un billet où est consignée une dette de cent deniers, et que le billet porte en même temps l’attestation du paiement effectué par le débiteur. Que le créancier vienne ensuite montrer ce billet et réclamer les cent deniers au débiteur qui prouve son remboursement par la teneur du billet même ; le créancier pourra-t-il lui dire : « Comme tu reconnais l’attestation du paiement, reconnais de même la dette des cent deniers et paie-moi » ? Non, évidemment ; mais il doit le tenir quitte des cent deniers inscrits sur le billet, puisque à côté de la dette se trouve aussi mentionné le paiement.

 

Ainsi, quoi qu’on dise sur notre compte, quelles que soient les preuves tirées du Coran, que l’on apporte contre nous, nous les réfutons par d’autres en notre faveur, puisées dans ce même livre.

 

Aussi a-t-on dit que les meilleurs arguments sont les nôtres ; c’est ce qu’atteste le livre du prophète – selon son propre témoignage, Dieu nous a placés au-dessus des infidèles jusqu’au jour de la résurrection, parce que précisément nous suivons le Seigneur Jésus-Christ, Esprit et Verbe de Dieu.[71] – D’après lui encore, nous sommes les plus portés d’affection à l’égard des croyants, et Dieu a mis dans nos cœurs la miséricorde et la compassion – Mohammad exalte notre Évangile et nos livres sacrés, nos monastères et nos églises; d’après lui enfin les hommes des autres religions ne nous sont nullement supérieurs. Quelle peut être la raison d’une pareille estime, sinon notre propre excellence et nos bonnes actions ?

 

Nous serait-il donc permis, serait-il convenable d’abandonner ce que nous possédons, cette table que Dieu nous a envoyée et qu’il a placée comme un festin pour le premier et le dernier d’entre nous, et comme un signe de sa puissance, surtout quand il nous menace, si jamais nous étions infidèles, du plus terrible châtiment qu’il ait jamais infligé à aucun des mortels ? Pourrions-nous suivre l’apôtre destiné à d’autres que nous ? C’est ce que le Coran montre d’une manière évidente, et à ses arguments répondent les preuves de la raison qui est comme la pierre de touche et la mesure des choses.

 

  1. V.   Passer d’une compréhension charnelle à un langage spirituel

 

– Je dis alors : Autre objection des Musulmans. Puis donc que vous croyez que Dieu est unique, d’où vient que vous lui donnez trois personnes ; et pourquoi les appelez-vous l’une Père, l’autre Fils et la troisième Esprit, laissant ainsi à supposer par ceux qui vous entendent que vous admettez un Dieu composé de trois individus distincts, c’est-à-dire trois dieux ou trois parties en Dieu ? Car lorsque vous dites que Dieu a un Fils, celui qui est étranger à votre foi pense qu’il s’agit d’un fils né d’un commerce charnel et par voie de génération, et vous vous attirez ainsi une accusation que vous ne méritez point.

 

– Et les Musulmans eux-mêmes, me fut-il répondu, ne croient-ils pas que Dieu Tout-Puissant n’a ni corps, ni organes, ni membres, et qu’il est sans limites ? Pourquoi alors disent-ils qu’il a des yeux par lesquels il voit, des mains qu’il étend, des jambes qu’il découvre, un côté et un visage qu’il dirige dans toutes les directions ; qu’il vient « à l’ombre des nuages » ? Ces expressions ne font-elles pas supposer que le Très-Haut a réellement un corps pourvu de membres et d’organes, qu’il se transporte d’un lieu à un autre à l’ombre des nuages ? Ceux qui entendent ces mêmes expressions, sans connaître la vraie croyance des Musulmans, penseront donc qu’ils donnent à Dieu un corps véritable ; et de fait il y a une secte musulmane qui croit cela comme un article de leur doctrine. Et ainsi ceux qui ne savent pas exactement ce que croient les Musulmans orthodoxes les accuseront gratuitement.

 

– Je répliquai : Mais ce n’est pas sans raison, vous répondent les Musulmans, que nous attribuons à Dieu des yeux, des mains, un visage, des jambes, un côté et la marche à l’ombre des nuages. Le Coran en effet dans toutes ces expressions ne prend pas les mots dans leur signification propre. Quiconque, disent-ils, donne à ces mots leur sens propre et croit que Dieu a en réalité des yeux, des mains, un visage, un côté, des jambes, des organes et des membres, qu’il se transporte réellement d’un lieu à un autre, qu’il possède les autres propriétés des corps, et choses semblables, celui-là nous le maudissons et le déclarons infidèle. Que si donc nous portons un tel jugement de celui qui pense de la sorte, comment nos détracteurs peuvent-ils mettre sur notre compte des erreurs que nous ne soutenons pas ?

 

– Précisément pour le même motif, me répondit-on, nous-disons qu’il y a en Dieu trois Personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Tel est le langage de l’Évangile. Or, par personnes nous entendons non des individus composés comme nous, ni des parties distinctes, ni quoi que ce soit renfermant l’idée d’association ou de multiplication. Et quand nous parlons du Père et du Fils, nous rejetons toute paternité ou filiation venant du mariage, par voie de génération ou d’union charnelle. Ainsi, d’après nous, quiconque croit que les trois Personnes sont trois dieux différents ou associés, trois corps d’éléments divers, trois parties distinctes ou encore individus composés de puissances et d’accidents, ou autre chose causée par association, distinction ou assimilation; que par les noms de Père et de Fils, nous entendons une paternité et une filiation basée sur le mariage, par voie de génération ou d’union charnelle ; ou enfin une naissance, résultant de l’alliance de deux corps, de deux anges ou de deux créatures ; celui-là nous le maudissons, l’anathématisons et le déclarons infidèle.

 

Si donc nous retranchons de notre religion ceux qui professent cette croyance ou autre semblable, conduisant au polythéisme et à des erreurs de même genre, nos adversaires n’ont pas le droit de nous attribuer ce qu’en réalité nous ne croyons point. Et s’ils nous reprochent de donner à Dieu des associés et des semblables, parce que nous disons que Dieu, unique en substance, est triple en personnes, à savoir le Père, le Fils et le Saint-Esprit ; s’ils disent que ces mots dans leur sens propre important multiplication et assimilation, nous attribuons nécessairement à ces personnes un corps et des sens, nous leur répondrons : Et vous-mêmes, ne dites-vous pas que Dieu a des yeux, des mains, un visage, des jambes, un côté, qu’il s’assied sur son trône après l’avoir quitté, et autres expressions dont la signification propre importe un corps et des sens ?

 

  1. VI.   Vocabulaire philosophique : « substance » et « accident »

 

– J’ajoutai : Les Musulmans nous reprochent encore de dire que Dieu est une substance.

 

– Ils répondirent : Les Musulmans, à ce qu’on nous dit, sont gens de mérite, de lettres et de science. Or de tels hommes, qui ont lu les ouvrages des philosophes et connaissent la logique, ne peuvent rejeter cette dénomination [72].

 

Rien en effet n’existe qui ne soit ou « substance » ou « accident »; car quelle que soit la chose que nous considérions, nous trouvons ou qu’elle subsiste par elle-même, sans avoir besoin d’un autre être qui la tire du néant, et c’est la substance ; ou au contraire que n’ayant pas de subsistance par elle-même, elle existe par le secours d’un autre être, et nous avons l’accident. En dehors de ces deux espèces d’êtres, il ne peut s’en trouver une troisième. Or l’être le plus noble est celui qui subsiste par lui-même sans le besoin d’aucun autre, c’est-à-dire la substance. Et comme Dieu (dont le nom soit sanctifié !) est ce qu’il y a de plus noble, puisqu’il est cause suprême, il est donc nécessairement ce qu’il y a de plus sublime dans les êtres, c’est-à-dire substance. Voilà pourquoi nous l’appelons substance, non toutefois de la même manière que les substances créées. De même aussi nous disons qu’il n’est pas un être comme les êtres créés ; sinon il devrait subsister par le moyen d’un autre être qui le maintiendrait dans l’existence : or que peut-on dire de plus indigne de Dieu ?

 

– Mais, leur dis-je, les Musulmans nous répondent : Nous refusons de donner à Dieu le nom de substance, parce que la substance est ce qui reçoit l’accident et occupe une place. Voilà pourquoi jamais il n’a été dit que la substance est Dieu.

 

– Ils me répondirent : Ce qui reçoit l’accident et occupe une place, c’est la substance matérielle. – Quant à la substance immatérielle, ni elle ne reçoit d’accident ni elle n’occupe de place. Telles sont la substance de l’âme, la substance de l’intelligence, la substance de la lumière, et autres de même nature. Or si la substance immatérielle créée ne reçoit pas d’accident et n’occupe pas de place, le créateur des substances tant immatérielles que matérielles, peut-il recevoir des accidents et occuper une place ? Évidemment non.

 

VII. Après la Justice, la Grâce

 

Nous sommes étonnés, ajoutèrent-ils, de voir comment les Musulmans, malgré toute leur science et leur mérite, ignorent qu’il n’existe que deux lois : la loi de justice et la loi de grâce. Et en effet puisque Dieu est à la fois justice et bonté, il a fallu qu’il manifestât à l’égard des créatures le premier de ces attributs ; voilà pourquoi il envoya le prophète Moïse aux enfants d’Israël, pour leur faire connaître cette loi de justice et leur ordonner de l’observer fidèlement et de la fixer dans leurs cœurs. Comme d’autre part la perfection ou la loi de grâce ne peut être réalisée que par celui qui est infiniment parfait, il a fallu que Dieu lui-même (que son nom soit sanctifié et sa divinité glorifiée !) la mît en pratique, lui qui surpasse tous les êtres en perfection.

 

Puisque de plus Dieu est la bonté par excellence, il a fallu que cette bonté se manifestât dans le plus excellent des êtres. Or parmi les êtres le meilleur est Son Verbe, dont la bonté est au- dessus de tout ce qu’il y a de bon, et sa bonté a apparu dans ce qu’il y a de meilleur.

 

Ainsi donc le Verbe a dû prendre une nature sensible, afin de manifester la puissance et la bonté divines ; et parmi les êtres l’homme étant le plus noble, il s’est revêtu de la nature humaine, en naissant de Notre-Dame, la bienheureuse et très pure Marie, choisie entre toutes les femmes.

 

Après cette loi de perfection, il n’y a de place pour nulle autre, car tout ce qui l’a précédée ne faisait que la rendre nécessaire, et ce qui suit n’a besoin d’aucun complément ; et en effet tout ce qui vient après la perfection ou est parfait lui-même ou pour le moins est au-dessous et fait partie de cette perfection ; or la partie de ce qui est parfait est parfaite elle-même et n’a besoin de rien.

 

Mais il suffit ! La paix à celui qui suit le droit sentier !

 

Conclusion

 

Voilà ce que j’ai appris des gens que j’ai vus et entretenus ; tels sont les arguments qu’ils donnent en faveur de leur religion. – Si ce qu’ils m’ont rapporté est vrai, à Dieu gloire et actions de grâces ! Puisqu’il a fait concorder les avis et fait cesser toute contestation entre ses serviteurs, les Chrétiens, et les Musulmans. Que Dieu les garde tous !

 

S’il en était autrement (que ce que j’ai dit), que notre frère vénéré et très cher ami (que Dieu lui accorde vie longue et heureuse et l’ait toujours en sa garde !) veuille bien me le montrer, afin que je puisse l’apprendre aux gens que j’ai visités et voir ce qu’ils disent sur cette question, car ils m’ont interrogé à ce sujet et m’ont établi leur délégué.

 

Gloire à Dieu seul !

 

 

Notes

 

[1] Les autres « offres » des djihadistes consistant pour les chrétiens à accepter le statut de « dhimmi », citoyen de seconde zone soumis à un impôt spécial d’une part, et la mise à mort d’autre part.

[2] Le premier évêque arabe connu, « St Moïse, évêque et apôtre des sarrasins, mort vers 389 », fut élevé à l’épiscopat autours de 370, à la demande expresse de la « reine » arabe Mavia pour les tribus sarrasines. Il est noté dans le martyrologe romain au 7 février.

[3] Notons que certains de ces versets coraniques sont considérés comme « abrogés » par des versets postérieurs, moins favorables aux chrétiens ou aux juifs. Il n’en demeure pas moins qu’ils sont dans le coran, et ont fait partie de la prédication de Mahomet.

[4] « Paul d’Antioche, évêque melkite de Sidon {Xlle s.) ». Texte établi, traduit et introduit par Paul KHOURY. (Recherches publiées sous la direction de l’Institut de Lettres Orientales de Beyrouth, tome XXIV), 1964

[5] Monnot Guy. « Abu Qurra et la pluralité des religions”. In: Revue de l’histoire des religions, tome 208 n°l, 1991. pp. 49-71. Dans ce traité, l’évêque de Harran fait une description des divers groupes religieux qui cohabitaient dans sa région, puis propose une méthode « raisonnable » pour déterminer quelle religion est celle qui vient de Dieu.

[6] Dans les « lettres à Autolycus », Théophile tout en présentant le Verbe et l’Esprit agissant avec le Père dès la création, et avançant même le terme de « Trinité », évite soigneusement de parler du Christ de crainte de susciter chez son destinataire païen une confusion avec les « demi-dieux » du paganisme. Il faut néanmoins considérer que ces trois « lettres à Autolycus » ne sont pas un traité définitif, mais une ébauche qui aurait du se continuer.

[7] Lire épître aux Corinthiens, 9.19-23

[8] Sa « lettre » eut pourtant des réponses, dont un traité modestement intitulé « Splendide réplique à d’insolentes questions » (al-Ajwiba al-fakhira ‘an al-as’ila al-fâjira) de Shihâb al-Dïn al-Qarâfï, XIIIe siècle.

[9] II existe une traduction plus récente par Paul Khoury, 1964. Celle de Buffat présente l’avantage d’être dans le domaine public.

[10] On trouvera des copies numériques soit sur Wikisources : https://fr.wikisource.org/wiki/Lettre de Paul, %C3%A9v%C3%AAque de Sa%C3%AFda, %C3%A0 un Musulman soit sur Archive : https://archive.Org/stream/revuedelorientch81903pari#page/388/mode/2up

[11] Source : http://www.aly-   abbara.com/voyages personnels/syrie/Svrie 4/Maaloula/pages/Maaloula couvent Mar Sarkis Croix cene.html

[12] Coran III, 79

[13] Coran XII.2

[14] Coran XIV. 15

[15] Coran XLII.2

[16] Coran XXVIII.46

[17] Coran XLII.25

[18] Coran XXXVI.5

[19] Coran XXVI.214

[20] Après avoir exclu les non arabophones des auditeurs légitimes de Mahomet, Paul en exclut aussi les chrétiens arabophones en notant que c’est « seulement aux arabes idolâtres » que la prédication de Mahomet était destinée. Il confirme cela dans la phrase suivante qu’il faut prendre en sens double : ce ne sont en effet pas seulement ses « interlocuteurs occidentaux », mais aussi l’évêque arabe de Saïda qui la prononcent, puisque bien avant la prédication de Mahomet les peuplades autochtones d’Arabie avaient été pénétrées par le judaïsme et le christianisme. Aussi écrit-il : « d’autres apôtres sont venus chez nous avant lui [Mahomet] ; ils nous ont parlé en notre langue, nous ont donné le Pentateuque et l’Évangile en notre langue ». Ou, comme le note F. Nau : « Avant Mahomet, des millions d’arabes avaient été catéchisés au nom d’Allah, un seul Dieu, et avaient appris la prière, le jeûne et l’aumône à l’école des moines » (NAU François, Les arabes chrétiens de Mésopotamie et de Syrie du Vile au Ville siècle : Etude sur les origines de l’islam, 1933 ; page 5)

[21] Coran XXI.91

[22] Un enseignement à propos duquel théologies catholique et protestante divergent.

[23] Coran HI.37

[24] Coran III.41-43

[25] En se basant sur Coran IV. 156, qui affirme que les Juifs n’ont ni tué ni crucifié le Christ, la plupart des musulmans considèrent que le Christ n’est pas mort, mais a été élevé auprès de Dieu. En affirmant ainsi la mort du Christ, Paul d’Antioche pose la condition nécessaire de l’affirmation de la Résurrection.

[26] Coran III.48

[27] Coran LVII.27

[28] Coran XXII.41

[29] Coran LVII.25

[30] Coran XXXVI. 19

[31] Coran LXI. 14

[32] Coran V.50

[33] Coran X.94

[34] Coran V.50

[35] Coran II.1

[36] Le Christ : en arabe « al-Massyh ». La sourate II du coran débute par trois lettres isolées, ALM, que les exégètes musulmans interprètent de diverses manières. Pour l’évêque de Saïda, elles signifient : AL M[ASSYH]

[37] Coran III.183

[38] Coran XLII.14

[39] Les « Gens du Livre », juifs et chrétiens, cf Coran XXIX.45

[40] Coran CIX

[41] Coran XXIX.45

[42] Psaume 105.37

[43] Coran V.85

[44] Coran XXII.17

[45] Coran II.59, cf. V.73

[46] Coran XLIX.13

[47] Coran VI.12

[48] Coran IV.157

[49] Coran XXXIV.23

[50] Coran 1.6

[51] Coran II.256

[52] Deut. 32.6

[53] Gen. 1.2

[54] Ps. 32.6

[55] Ps. 50.13

[56] Job 33.4

[57] Is. 40.8

[58] Mt. 28.19

[59] Coran II.260

[60] Coran II.111

[61] Coran XXXVII.171

[62] Coran V. 109

[63] Coran IV.162

[64] Coran LXVI.12 (On note la confusion qui existe dans le coran, entre Marie fille d’Imran, la soeur de Moïse, et Marie la Mère du Seigneur.)

[65] Coran XVII. 110

[66] Coran VI.101

[67] Coran XC.1-3

[68] Cette citation, semble-t-il proverbiale, est bien obscure, et n’est pas expliquée par le traducteur. Sans doute vise-t-elle Zaid Ibn Thabit, le scribe accompagnateur de Mahomet qui, selon la légende, mit par écrit la version définitive du coran, après la bataille d’Al-Yamâmah au cours de laquelle de nombreux maîtres-récitateurs du coran perdirent la vie. Aussi, même après la mort de Zaid, sa « lecture du coran » se faisait encore entendre. En tant qu’homme, il était mort, mais son oeuvre perdurait.

[69] Coran IV.156

[70] Coran IV.169

[71] Coran IV.171

[72] La théorie de la substance et de l’accident remonte à Aristote, dans le Traité des Catégories.

 

 

 

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