Le christianisme est-il conquérant?

Deux livres parus récemment font mention de l’islam conquérant dans leur titre. [1] Mais le christianisme lui-même n’a-t-il pas été conquérant et ne l’est-il pas resté jusqu’à nos jours ? Etienne Bovey, auteur de cet article, fait le point sur la question.

 

Pour rappel, l’islam sépare le monde en deux zones: la terre d’islam et la terre de la guerre. Dans la terre d’islam, la religion d’Etat est l’islam, le gouvernement est tenu par des islamistes et les lois de l’Etat sont fondées sur la charia. Dans la terre de la guerre, l’islam ne gouverne pas, ce que les islamistes[2] ne peuvent accepter. Les musulmans doivent donc faire tous leurs efforts pour que cette « terre de la guerre » devienne une « terre d’islam ». Cet effort s’appelle le djihad. Il est multiforme et concerne tous les aspects de la vie. Il peut même recourir à la force si nécessaire. C’est effectivement une conquête.

 

Les débuts de l’Eglise

 

Avant de se séparer physiquement de ses disciples et de monter au ciel, Jésus leur donne une mission: Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez donc, faites de toutes les nations des disciples, baptisez-les au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit et enseignez-leur à mettre en pratique tout ce que je vous ai prescrit.[3]

 

La mission est claire: il s’agit d’encourager les hommes et les femmes de toutes les nations à devenir eux-mêmes des disciples de Jésus, c’est-à-dire des personnes qui entrent en relation directe avec lui, l’écoutent, méditent son enseignement, se laissent transformer, apprennent à l’imiter et font sa volonté. Le baptême fait partie de ce cheminement. Etre disciple de Jésus, c’est vivre comme il a vécu: une vie faite de vérité, de justice, d’amour et de service du prochain.

 

Il ne s’agit nullement de prendre le pouvoir dans la société en établissant un gouvernement chrétien. L’Eglise ne doit pas se substituer au gouvernement de l’Etat ou s’associer avec lui. La principale mission de l’Eglise est de convaincre les gens d’entrer dans le royaume de Dieu, un royaume dirigé par le Christ et qui n’a rien à voir avec les royaumes de ce monde.[4]

 

Cette ligne de conduite s’inscrit en quelque sorte dans la ligne des Lévites et des Prêtres dans l’Ancien Testament. Ceux-ci ne possédaient pas de territoires comme les autres tribus, hormis quelques villes réparties dans le pays. Ils ne faisaient pas de politique et se cantonnaient à leur tâche religieuse. Leur fonction se transmettait uniquement au sein de la famille. Ils n’étaient donc pas nommés par le roi ou un quelconque pouvoir, ni payés par ces autorités. De même, le pouvoir politique ne devait pas s’immiscer dans leur travail.

 

C’est dans cet esprit que se crée la première Eglise. Elle ne cherche nullement, en tant qu’Eglise, à prendre le pouvoir en Palestine pour mettre dehors les Romains qui y règnent. Elle se consacre à l’annonce de l’Evangile, l’enseignement et la prière. C’est ainsi que, petit à petit, l’Evangile se répand en Palestine et au-dehors, pour être annoncé aussi aux non-Juifs. L’Eglise devient alors majoritairement composée de non-Juifs convertis. Elle se développe malgré les nombreuses persécutions.

 

  1. L’Eglise se pervertit en s’alliant au pouvoir

 

Malheureusement, dès le 4e siècle après J-C, quelque chose change complètement cette dynamique. J. Ellul en parle de manière très détaillée dans son livre La subversion du christianisme. [5] Sous l’impulsion de Constantin, un mariage de raison s’effectue entre l’Eglise catholique et l’Etat. Constantin profite de l’Eglise pour asseoir son autorité et unifier son empire, et l’Eglise profite de l’Etat pour prendre du pouvoir, ce qui lui permet entre autres de ne plus être persécutée. Elle se met alors à croire que le royaume de Dieu doit être établi par un pouvoir politique, installé par une victoire militaire.Elle répand l’Evangile avec puissance, mais une autre puissance que celle de Dieu! C’est une catastrophe!

 

La foi chrétienne devient un –isme: le christianisme. Un système humain bâti sur un pouvoir humain. Le christianisme devient religion d’Etat. L’Eglise est investie d’un pouvoir politique et elle investit l’empereur d’un pouvoir religieux. Elle gagne en pouvoir temporel mais perd en autorité spirituelle et se laisse corrompre par le pouvoir. Cela va durer pendant des siècles. Oui! Le christianisme est devenu conquérant, mais ce n’était pas la pensée de Jésus ni celle de ses disciples.

 

Vu la collusion entre l’Etat et l’Eglise, les guerres de l’empereur sont considérées comme celles « de la chrétienté ». Même si elles sont menées par un empereur dit chrétien, elles restent douteuses et mal jugées par les chrétiens car elles se trouvent être en contradiction avec l’Evangile.[6]

 

  1. L’Eglise imite l’islam

 

Pour Ellul, l’arrivée de l’islam, et de sa notion de « guerre sainte », influence fortement les empereurs, rois et princes occidentaux.[7] Charlemagne essaie de convertir par la violence les Saxons. Il ne fait qu’imiter ce que l’islam faisait depuis deux siècles. Les Croisades sont une imitation du djihad : ceux qui meurent dans le combat sont assurés d’aller tout droit au paradis, comme dans l’islam. La guerre est devenue « sainte » parce que menée par un « roi chrétien légitime ». On voit là une confirmation terrible du vice qui déjà rongeait le christianisme: la tentation de puissance, de violence et de domination. Ce fut une perversion majeure de la foi chrétienne.

 

  1. Et aujourd’hui?

 

On ne parle plus de guerre sainte, et pourtant, la relation entre les diverses Eglises et le pouvoir est comprise de manière variée et peut poser problème. Dans certains pays, le christianisme est religion d’Etat, alors que dans d’autres, les communautés chrétiennes sont complètement séparées de l’Etat.

 

Les chrétiens n’ont pas tous la même idée de la relation souhaitée entre l’Eglise et le pouvoir. Certains considèrent que l’expansion du christianisme doit se faire grâce à une prise de pouvoir; on distingue en arrière-fond l’idée que la terre doit être conquise pour que ses habitants se soumettent au Seigneur, une idée qui n’est guère différente de celle des islamistes. On se pose alors la question suivante: à quoi bon conquérir le monde puisqu’il appartient déjà au Seigneur?

 

D’autres, au contraire, refusent de prendre part, en tant qu’Eglise, au pouvoir politique en place, estimant que l’exercice du pouvoir appartient à des individus citoyens, chrétiens ou non, et pas à l’Eglise.

 

Schématiquement, on serait tenté de placer plus volontiers l’Eglise catholique dans le premier groupe et les communautés issues de la Réforme dans le second. Et pourtant, le rapport au pouvoir est bien plus subtil que cela, et la tentation de la puissance concerne tous les chrétiens. A défaut de vouloir conquérir le monde, on peut vouloir conquérir les coeurs, pour accroître l’Eglise. Là encore, ce christianisme conquérant fait fausse route: la vraie mission que Jésus confie à ses disciples est d’encourager les non-croyants à devenir ses disciples. Ce n’est pas une conquête!

 

  1. Un autre regard sur les autorités et le pouvoir

 

Si l’Eglise ne doit pas tomber dans la tentation du pouvoir, quelle que soit sa forme, elle ne peut pas se désintéresser de ce qui se passe dans le monde. Les apôtres Paul et Pierre le rappellent par quelques directives qu’il est bon de mentionner ici:

 

Que toute personne soit soumise aux autorités supérieures; car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et les autorités qui existent ont été instituées de Dieu.[8]

 

Soyez soumis, à cause du Seigneur, à toute autorité établie parmi les hommes, soit au roi comme souverain, soit aux gouverneurs comme envoyés par lui pour punir les malfaiteurs et pour approuver les gens de bien.[9]

 

Le principe d’autorité est un principe fondamental dans la Bible. Il est vital pour la bonne marche de l’humanité. Se soumettre aux autorités, c’est reconnaître que Dieu les a instituées. Cela ne veut pas dire qu’on doive leur obéir aveuglément et sans discernement. En effet, dans certaines situations particulières, il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes, et en assumer les conséquences.[10]

 

Puisque les autorités ont été instituées par Dieu, l’Eglise a pour mission de rappeler à celles-ci dans notre société qu’elles sont responsables devant Dieu de leur gestion. C’était le rôle des Prêtres dans l’Ancien Testament, et exceptionnellement des prophètes lorsque le pouvoir en place était trop corrompu. Souvenons-nous que le mandat de gérer la terre a été donné à l’humanité tout entière et non à un groupe particulier de croyants.[11]

 

Jésus disait à ses disciples: Vous êtes la lumière du monde.[12] C’est aussi le devoir de l’Eglise de faire briller cette lumière divine dans le monde et d’être un soutien pour ceux qui occupent des responsabilités. Mais pour cela, elle n’a pas besoin d’accaparer le pouvoir.

 

Nous voyons donc que le rapport des chrétiens au pouvoir politique et judiciaire est très différent de celui des islamistes. Alors que ceux-ci n’acceptent de se soumettre qu’aux autorités islamiques, les chrétiens n’ont pas de difficulté à se soumettre aux non-croyants exerçant l’autorité, parce qu’ils savent que celle-ci est un principe divin. C’est pourquoi, ils n’ont aucune raison d’être conquérants!

 

 

Notes

 

[1] Keshavjee Shafique, L’islam conquérant, Textes-Histoire-Stratégies, Belp, Editions IQRI, 2018.

Poisson Jean-Frédéric, L’islam à la conquête de l’Occident, la stratégie dévoilée, Monaco, Editions du Rocher, 2018.

[2] Le terme « islamiste » désigne ici le musulman qui obéit scrupuleusement au Coran dans son intégralité.

[3] Matthieu 28.19-20

[4] Jean 18.36

[5] Ellul Jacques, La subversion du christianisme, Paris, Seuil, 1984, p.146-154

[6] Ibid, p.120

[7] Ibid, p.121-123

[8] Romains 13.1-7. Voir aussi Tite 3.1

[9] 1 Pierre 2.13-14

[10] Actes 5.29

[11] Genèse 1

[12] Matthieu 5.14

 

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