La Bible a-t-elle vraiment été falsifiée?

L’opinion musulmane commune affirme que la Bible a été falsifiée. Mais quelles preuves en donne-t-elle ? Karim Arezki, connaisseur des théologies musulmane et chrétienne, apporte ici quelques réflexions qui invitent à remettre en perspective cette allégation et à porter un nouveau regard sur la Bible.

« Sanctifiez dans vos cœurs Christ le Seigneur ; soyez toujours prêts à vous défendre contre quiconque vous demande raison de l’espérance qui est en vous : mais (faites-le) avec douceur et crainte. »[1]

C’est par ces mots que l’apôtre Pierre nous invite à être toujours prêts à défendre notre foi. Il nous incite même à la justifier logiquement, à en faire l’apologie. Il est possible qu’en écrivant, il ait eu à l’esprit les chrétiens qu’on traînait devant les tribunaux en raison de leur foi. En tout état de cause, le contexte de ce verset laisse paraître l’hostilité dont les chrétiens étaient l’objet. Tertullien lui-même, auteur de l’Apologétique, défendait la foi chrétienne avec tout l’art d’un bon avocat du 2e siècle.

De toute évidence, la recommandation de Pierre peut s’appliquer à bien d’autres situations que celle de la persécution. Elle implique que les chrétiens répondent calmement aux accusations qui visent leur foi. Dans cet article, j’essaierai donc de répondre à l’accusation selon laquelle la Bible a été falsifiée.

A l’appui de leur thèse, les musulmans avancent deux arguments, le premier linguistique, le second théologique.

L’ACCUSATION MUSULMANE

Le verbe harapha (falsifier, corrompre) est utilisé dans quatre passages du Coran : Q 2.75 ; 4.46 ; 5.13 et 5.44-45.

  1. 1.    Argument linguistique: l’emploi du verbe « harapha »

Q.2 La vache [Al-Baqarah],75: Eh bien, espérez-vous [Musulmans], que des pareils gens (les Juifs)[2] vous partageront la foi ? alors qu’un groupe d’entre eux, après avoir entendu et compris la parole d’Allah, la falsifièrent sciemment.

Dans ce verset, c’est un groupe juif qui est accusé de falsifier la Parole de Dieu. Il s’agit probablement d’une secte, mais aucune précision n’est donnée sur la nature de la falsification (Razi).

Q 4 Les femmes [An-Nisa’],46: Il en est parmi les Juifs qui détournent les mots de leur sens, et disent : « Nous avions entendu, mais nous avons désobéi », « Écoute sans qu’il te soit donné d’entendre », et favorise nous « Râ’inâ », tordant la langue et attaquant la religion. Si au contraire ils disaient : « Nous avons entendu et nous avons obéi », « Ecoute », et « Regarde-nous », ce serait meilleur pour eux, et plus droit. Mais Allah les a maudits à cause de leur mécréance; leur foi est donc bien médiocre.

Dans ce second verset, ce n’est pas le texte de la Torah lui-même qui aurait été falsifié, mais le sens donné aux mots. Certains Juifs (mais pas tous), auraient tordu le sens de certains mots à leur convenance. C’est ce que dénonce ce passage du Coran. Il n’est donc pas question ici de falsification du texte de la Torah à proprement parlé.

Q 5 La table servie [Al-Maidah],13 : Et puis, à cause de leur violation de l’engagement, Nous les avons maudits et endurci leurs cœurs : ils détournent les paroles de leur sens et oublient une partie de ce qui leur a été rappelé. Tu ne cesseras de découvrir leur trahison, sauf d’un petit nombre d’entre eux. Pardonne-leur donc et oublie [leurs fautes]. Car Allah aime, certes, les bienfaisants.

Dans le troisième passage, l’accusation porte sur le sens de la Torah et non pas sur la Torah elle-même. On accuse des religieux de détourner les paroles de la Torah de leur sens et non pas d’en changer les paroles.

Q 5 La table servie [Al-Maidah],44-45 : 44. Nous avons fait descendre la Torah dans laquelle il y a guide et lumière. C’est sur sa base que les prophètes qui se sont soumis à Allah, ainsi que les rabbins et les docteurs jugent les affaires des Juifs. Car on leur a confié la garde du Livre d’Allah, et ils en sont les témoins. Ne craignez donc pas les gens, mais craignez Moi. Et ne vendez pas Mes enseignements à vil prix. Et ceux qui ne jugent pas d’après ce qu’Allah a fait descendre, les voilà les mécréants.

  1. 45. Et Nous y avons prescrit pour eux vie pour vie, œil pour œil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent. Les blessures tombent sous la loi du talion. Après, quiconque y renonce par charité, cela lui vaudra une expiation. Et ceux qui ne jugent pas d’après ce qu’Allah a fait descendre, ceux-là sont des injustes.

Ce dernier texte vise des personnes qui ne jugent pas selon les principes donnés dans la Torah. Ce passage reproche à certains religieux de faire une lecture tordue de la Torah dans leur propre intérêt. Là encore, il n’est pas question de falsification du texte de la Torah.

En résumé, parmi les quatre occurrences coraniques du verbe « harapha » (falsifier, corrompre), un seul passage (Q 2.75) accuse un groupe juif de falsifier le texte de la Torah, mais sans préciser où. Les trois autres évoquent des détournements de sens plutôt qu’une falsification du texte lui-même. Les passages utilisant le verbe harapha (falsifier, corrompre) ne remettent donc pas en cause la fiabilité du texte biblique.

  1. 2.    Argument théologique : la Bible annonce la venue de Muhammad

Le deuxième argument avancé dans le débat sur la falsification de la Bible est théologique. D’après ses promoteurs, l’Ancien et le Nouveau Testament annonçaient la venue de Muhammad. Malheureusement, Juifs et chrétiens auraient expurgé de leurs Ecrits tous les versets prophétisant son avènement.

Deux passages dans Coran soutiennent que la Torah et l’Évangile ont prédit la venue de Muhammad:

Q 61 (As-Saff [Le rang]), 6 : Et quand Jésus fils de Marie dit : « Ô Enfants d’Israël, je suis vraiment le Messager d’Allah [envoyé] à vous, confirmateur de ce qui, dans la Torah, est antérieur à moi, et annonciateur d’un Messager à venir après moi, dont le nom sera « Ahmad ». Puis quand celui-ci vint à eux avec des preuves évidentes, ils dirent : « C’est là une magie manifeste ».

Q 7(Al-Araf), 157 : Ceux qui suivent le Messager, le Prophète illettré qu’ils trouvent écrit (mentionné) chez eux dans la Torah et l’Évangile. Il leur ordonne le convenable, leur défend le blâmable, leur rend licites les bonnes choses, leur interdit les mauvaises, et leur ôte le fardeau et les jougs qui étaient sur eux. Ceux qui croiront en lui, le soutiendront, lui porteront secours et suivront la lumière descendue avec lui ; ceux-là seront les gagnants.

Ces deux textes coraniques annoncent clairement que l’Ancien et le Nouveau Testaments prédisent la venue « d’un messager qui viendra après Jésus dont le nom sera Ahmad » (Q 61.6) ou encore « le prophète illettré » (Q 7.157). Mais lorsqu’on examine l’Ancien et le Nouveau Testament, on a bien du mal à trouver ces prédictions.

Les musulmans considèrent néanmoins qu’Esaïe 42.1-9 et Jean 14-16 – avant que Juifs et chrétiens ne les falsifient – annonçaient la venue de Muhammad.

2.1    Esaïe 42.1, le premier texte « falsifié »

Esaïe 42.1 : Voici mon serviteur, que je soutiendrai, Mon élu, en qui mon âme prend plaisir. J’ai mis mon esprit sur lui; Il annoncera la justice aux nations. (Isa 42:1 LSG)

WTT Isaiah 42:1 הֵ֤ן עַבְדִּי֙ אֶתְמָךְ־בּ֔וֹ בְּחִירִ֖י רָצְתָ֣ה נַפְשִׁ֑י נָתַ֤תִּי רוּחִי֙ עָלָ֔יו מִשְׁפָּ֖ט לַגּוֹיִ֥ם יוֹצִֽיא׃

Dans ce passage, il est question du « Serviteur du Seigneur ». Pour les musulmans, ce « Serviteur du Seigneur » n’est autre que Muhammad, prophète de l’islam. Mais est-ce aussi clair que cela ?

Qui est le « Serviteur du Seigneur » dans les chapitres 41-57 d’Ésaïe?

Pour répondre à cette question, il faut d’abord noter que ces chapitres forment un ensemble littéraire contenant quatre chants consacrés au « Serviteur du Seigneur » (Esaïe 42.1-9 ; 49.1-13 ; 50.4-11 et 52.13-53.12). Il faut ensuite remarquer que le contexte littéraire de notre passage ne permet pas de séparer le premier des trois autres chants qui, tous, traitent du « Serviteur du Seigneur ». Or, ces trois autres chants sont impossibles à appliquer à Muhammad, en particulier le dernier (Es 52.13-53.12). Ce texte annonce en effet que le « Serviteur du Seigneur » accomplira une œuvre expiatrice pour le salut de « beaucoup » (Es 53.11).

Qui est le « Serviteur du Seigneur » dans le Nouveau Testament ?

Esaïe 42.1, que les musulmans considèrent comme prédisant la venue de Muhammad, est cité à deux reprises dans le Nouveau Testament, mais à propos de Jésus.

Dans le Nouveau Testament, les quatre chants du « Serviteur du Seigneur » sont tous appliqués à Jésus. Les auteurs du Nouveau Testament le considèrent en effet comme celui qui est venu accomplir le plan de Dieu pour le salut de quiconque croit.

Si l’on passe ces chants en revue, on constate que le premier est appliqué à Jésus lors de son baptême (Matthieu 3.17 ; Marc 1.11 ; Luc 3.22) et de sa transfiguration (Matthieu 17.5 ; Luc 9.35).

Dans le deuxième chant, le Serviteur est appelé Israël. Au chapitre 5, Ésaïe parle du peuple d’Israël comme d’une vigne qui ne produit pas de bons fruits. Jésus reprend cette image de la vigne pour indiquer qu’il est la vraie vigne : « C’est moi qui suis la vraie vigne, et c’est mon Père qui est le vigneron. » (Jean 15.1 NBS).

Le troisième chant présente le Serviteur comme ayant reçu la langue d’un disciple (Ésaïe 50.4), c’est-à-dire comme quelqu’un capable de répéter fidèlement la parole reçue de Dieu. À plusieurs reprises et de plusieurs manières, Jésus dit clairement que sa langue dit fidèlement la Parole de Dieu. Par exemple : « Je parle selon ce que le Père m’a enseigné » ou encore « Je vous ai dit la vérité que j’ai entendue de Dieu. » (Jean 8.28,40 ; cf. Jn 5.19).

Le quatrième chant est cité à plusieurs reprises dans le Nouveau Testament qui le considère comme accompli en la personne de Jésus-Christ. Par exemple, Ésaïe dit que le Serviteur allait prendre nos maladies (Ésaïe 53.4). Matthieu voit l’accomplissement de cette parole dans les guérisons miraculeuses qu’opère Jésus (Matthieu 8.17). Dans le livre des Actes, Philippe, un disciple de Jésus, explique à l’eunuque éthiopien que le quatrième chant du Serviteur d’Ésaïe est accompli en la personne de Jésus-Christ (Actes 8.32-35).

Les références à ce quatrième chant du Serviteur par les auteurs du Nouveau Testament sont bien trop nombreuses pour les citer toutes. En voici quelques-unes : Luc 22.37 ; Jean 12.38 ; Romains 10.16 ; 15.21 ; 1 Pierre 2.22,24.

Ici, on retiendra donc que les auteurs du Nouveau Testament appliquent les quatre chants du « Serviteur du Seigneur » d’Ésaïe à Jésus-Christ, celui qui est venu les accomplir totalement et définitivement.

Les Juifs n’adhèrent pas à la lecture que font les auteurs du Nouveau Testament des chants du Serviteur d’Ésaïe. Cela est compréhensible puisqu’ils ne reconnaissent pas cette partie de la Bible comme écrit inspiré de Dieu. Par contre, les musulmans croient que l’Évangile (al-Kitab) vient de Dieu. De ce fait, ils ne peuvent que tenir compte de la lecture que fait le Nouveau Testament des textes de l’Ancien Testament.

L’examen d’Esaïe 42.1 dans son contexte immédiat et global montre bien que la prédiction dont il est question ici ne concerne pas la venue de Muhammad, mais bien celle de Jésus. C’est ainsi que l’ont compris les auteurs du Nouveau Testament dont les Écrits sont considérés « Parole de Dieu » faisant partie d’al-Kîtab (le Livre) (Q 19.30).

2.2.    Jean 14 à 16, le second texte « falsifié » 

Les chapitres 14 à 16 de l’Evangile de Jean rapportent le dernier discours de Jésus avant sa crucifixion et sa résurrection. Dans ces chapitres, Jésus promet à plusieurs reprises d’envoyer le Paraklétos : 14.16-18,26 ; 15.26 ; 16.7-14.

Jean 14, verset 16 est le premier passage annonçant la venue future du Paraklétos :

« Moi, je prierai le Père, et il vous donnera un autre défenseur qui soit éternellement avec vous. ».

Pour les musulmans, cependant, Jésus n’a pas parlé de Paraklétos (παράκλητος)[3] mais de Périkleistos (περικλείστος)qui veut dire : le célébré, le très illustre[4], etc. Le Périkleistos (περικλείστος) ferait donc allusion au prophète Muhammad, qui vient de la même racine qu’« Ahmad » qui veut dire le « célébré », le « loué ».

Bien que le Coran ne l’affirme pas, les chrétiens auraient ainsi falsifié le texte de l’Evangile de Jean en substituant le terme « Paraklétos (παράκλητος) » à « Périkleistos (περικλείστος).

Réponse exégétique

Pour répondre à cette charge, il faut examiner le contexte immédiat et général de cette déclaration de Jésus en Jean 14. Le contexte immédiat de la déclaration de Jésus montre bien que Jésus identifie clairement « Paraklétos (παράκλητος) » au Saint-Esprit. Le « Paraklétos (παράκλητος) » du verset 16 est identifié à « l’Esprit de vérité » au verset 17 et au « Saint-Esprit », au verset 26. Le contexte immédiat ne fait donc aucun doute : Jésus parle bien du Saint-Esprit dans ce dernier discours.

Ensuite, le contexte plus large de l’Evangile de Jean et du livre des Actes des Apôtres confirme que c’est le Saint-Esprit promis qui est donné aux disciples de Jésus. Au chapitre 20 de l’Evangile de Jean, Jésus souffle sur ses disciples en leur disant : « Recevez l’Esprit Saint. » (verset 22). A la Pentecôte, cinquante jours après que Jésus le leur ait promis publiquement, les disciples ont reçu le Saint-Esprit en présence de tous les Juifs venus célébrer cette fête à Jérusalem (Actes 2).

Le contexte immédiat et le contexte général de la déclaration de Jésus, considérée par les musulmans comme annonçant la venue de Muhammad, montrent clairement que le « Paraklétos (παράκλητος) » que Jésus a promis lors de ce dernier discours n’est autre que le Saint-Esprit – donné aux disciples pour les aider dans leur mission de « témoins » du Christ.

Réponse dogmatique

Si on dit que la Bible a été falsifiée, on admet que Dieu est incapable de préserver sa Parole. Or, un verset coranique déclare: « C’est nous qui avons fait descendre la révélation (litt. le souvenir), et c’est nous qui la préservons »[5](« إِنَّا  نَحْنُ  نَزَّلْنَا  ٱلذِّكْرَ  وَإِنَّا  لَهُۥ  لَحَٰفِظُونَ » : Q 15.9). Parler de falsification à propos de la Bible revient à accuser Dieu d’être incapable de veiller sur sa Parole.

Réponse logique

Si on admet que dans ce discours (Jean 14-16) Jésus annonce la venue de Muhammad, il faut alors reconnaître à Jésus un statut supérieur à celui d’un prophète, puisque, dans la conception musulmane, Dieu seul peut envoyer des prophètes !

Jésus déclare en effet que le « Paraklétos (παράκλητος) » vient aussi de sa part. Il dit au verset 26 du chapitre 15 : « Quand sera venu le consolateur [le Paraklétos (παράκλητος)] que je vous enverrai de la part du Père, l’Esprit de vérité, qui provient du Père, il rendra témoignage de moi. » (Jean 15.26 ; cf. Jean 14.26 ; 16.13-15).

En théologie chrétienne, on parle de « double procession » de l’Esprit qui procède du Père et du Fils (filioque). Le Paraklétos (παράκλητος) est aussi envoyé par Jésus[6]. En d’autres termes, dire que Jésus annonce Muhammad et que c’est lui qui l’a envoyé implique de reconnaître à Jésus un statut divin !

Réponse historique

Quand la Bible a-t-elle été falsifiée ? Si c’est avant le 7e siècle, pourquoi se référer à elle et la prendre comme référence ? Muhammad n’a-t-il pas reçu une révélation supposant la fiabilité de la Bible ? « Lorsque vous êtes dans le doute, consultez les gens du livre » (Q 10.93). Si, à l’inverse, on considère que la Bible a été falsifiée après le 7e siècle, il faut rappeler que les manuscrits de Qumran (découvert en 1947) confirment que le texte biblique actuel est identique à celui des premiers siècles. Il faut ajouter que le manuscrit de la Bible le plus ancien remonte au 4e siècle. Au plan historique, nous n’avons donc aucune preuve indiquant que la Bible ait été falsifiée à une époque ou une autre de l’histoire.

Si on récapitule, deux textes coraniques affirment que la Torah et l’Évangile prédisent la venue de Muhammad (Q 61.6 et 7.157). Mais les passages auxquels font allusion les musulmans ne s’appliquent pas du tout à Muhammad. Le premier concerne Jésus (Es 42.1-9), le second, le Saint-Esprit (Jn 14-16).

INVITATION A PORTER UN AUTRE REGARD SUR LA BIBLE

Au-delà de cette accusation de falsification de la Bible, j’aimerais inviter nos amis musulmans à porter un regard coranique sur la Bible. Le Coran n’accuse jamais la Bible de falsification. Bien au contraire, il évoque la Bible d’une manière hautement positive. En se réclamant de « la Mère du Livre » (Q 3.7 ; 13.39 ; 43.4), le Coran (Q 6.155) s’inscrit dans la continuité de ce qui est révélé dans la Torah à Moïse (Q 3.93 ; 6.154), dans les Psaumes à David (Q 4.163) et dans l’Évangile à Jésus (Q 5.46).

De ce fait, le Coran considère la Bible comme un livre dont il se réclame, un livre digne de foi et un livre vérificateur.

  1. 1.    Le Coran se réclame de la Bible

Il s’en réclame explicitement et implicitement.

1.1    Explicitement

Le Coran se considère comme la confirmation et continuité de la Torah donnée à Moise (Q 3.93 ; 6.154), des Psaumes donnés à David (Q 4.163) et de l’Évangile donné à Jésus (Q 5.46). Tous ces livres forment « la Parole de Dieu » qui a toujours existé auprès de Dieu sur une tablette céleste (lawah al-mahfuz : Q 85.22), appelée « la Mère du Livre » (Q 3.7 ; 13.39 ; 43.4).

Le Coran ne se contente pas de s’inscrire dans la continuité des Écrits saints antérieurs. Il cite littéralement des passages de ces Écrits. Par exemple, Q 21.105 cite le Psaume 37.29 :

Q 21 (les prophètes [al-Anbiya]),105 : Et Nous avons certes écrit dans le Zabour, après l’avoir mentionné (dans le Livre céleste), que la terre sera héritée par Mes bons serviteurs.

Ps 37.29 : Les justes posséderont le pays et ils y demeureront à jamais.

Autre exemple : Q 22.47 et 32.5 cite le Psaume 90.4 : « Un jour de Dieu est comme mille ans ».

Le Coran se réfère donc à la Bible explicitement et de plusieurs manières.

1.2    Implicitement

Le Coran se réclame implicitement de la Bible en reprenant la plupart des histoires des grands prophètes, notamment dans le Pentateuque (Caïn et Abel, Noé, Abraham, Moïse… et Jésus). Il reprend également des thèmes bibliques ou théologiques majeurs (au sujet de Dieu notamment) ainsi que des questions éthiques.

Prenons actes que les données coraniques renvoient régulièrement à la Bible explicitement en se réclamant d’elle et implicitement en reprenant ses histoires et ses thèmes.

2.    La Bible, Livre digne de foi (Q 4.136)

En plus de se réclamer de la Bible, le Coran tient la Bible pour un livre digne de foi :

Q 4(Les femmes [An-Nisa’]),136 : Ô les croyants ! Soyez fermes en votre foi en Allah, en Son messager, au Livre qu’il a fait descendre sur Son messager, et au Livre qu’il a fait descendre avant. Quiconque ne croit pas en Allah, en Ses anges, en Ses Livres, en Ses messagers et au Jour dernier, s’égare, loin dans l’égarement.

Le Livre (Kitâb) dont il est question dans ce texte renvoie aussi bien à la Torah qu’à l’Évangile.

En fait, au début de son ministère, Muhammad ne fait pas la différence entre les communautés juive et chrétienne. Il les a souvent considérées comme une seule communauté formant les « Gens du Livre » (Q 3.64,98,99 ; 5.68,77 ; etc.). Alors qu’il séjourne encore à La Mecque (avant l’Hégire à Médine en 622), Muhammad estime que les Écrits chrétiens font suite aux Écris Juifs et qu’ensemble ils constituent un seul Livre, al-Kitâb. A ses yeux, le Coran n’est qu’un prolongement de la révélation biblique (Q 21.92-93).

Q 21(Les prophètes [Al-Anbiya]).92-93 : 92. Certes, cette communauté qui est la vôtre est une communauté unique, et Je suis votre Seigneur. Adorez-Moi donc. 93. Ils se sont divisés en sectes. Mais tous, retourneront a Nous.

Dans le Coran, le terme Kitâb désigne aussi bien les Écrits révélés à Moïse (Q 23.49) que ceux révélés à Jésus (Q 19.30). Ces écrits, qualifiés de Kitâb (le Livre : Ancien et Nouveau Testament[7]), sont donc dignes de foi. Et le musulman qui vénère le Coran ne peut que croire en ces Écrits. Cela fait partie des cinq articles de la foi musulmane que tout musulman doit respecter.

3.    La Bible, Livre de vérification (Q 10.94)

Le Coran va encore plus loin dans la place qu’il accorde à la Bible. Pour lui, la Bible est un livre vérificateur : si les révélations reçues par Muhammad concordent avec les révélations bibliques, elles doivent être accueillies. Sinon, elles doivent être rejetées.

Le Coran 10, verset 94 donne ce conseil à Muhammad lorsque celui-ci éprouve un doute sur l’origine divine d’une révélation ou d’une autre :

QJonas [Yunus] 10,94 : Si tu es en doute sur ce que Nous avons fait descendre vers toi, interroge alors ceux qui lisent le Livre révélé avant toi. La vérité certes t’est venue de ton Seigneur : ne sois donc point de ceux qui doutent.

Dans ce verset, le Livre (Ancien et Nouveau Testaments : Kitâb) joue un rôle de vérificateur des révélations accordées à Muhammad. Si ce principe était respecté, toute affirmation contraire au Livre révélé (la Bible) devrait être rejetée ! La Bible juge l’authenticité des révélations accordées à Muhammad.

Le Coran 10, verset 94 invite Muhammad à examiner toute révélation comme Jean a invité les chrétiens du premier siècle à examiner tout esprit pour déterminer s’il vient de Dieu (Jn 4.1-3).

LA SPECIFICITE DE LA BIBLE

Deux spécificités propres à la Bible peuvent (et doivent ?) faire réfléchir sur la fiabilité du texte biblique :

1.    La diversité dans l’unité

La Bible se caractérise par la diversité de ses textes et l’unité de son message. Elle a été rédigée en trois langues (hébreu, araméen et grec), par une quarantaine d’auteurs ayant vécu à différentes périodes de l’Histoire. La formation de l’Ancien Testament s’est étalée sur une dizaine de siècles, impliquant une trentaine d’auteurs écrivant en diverses époques et lieux du Proche-Orient ancien. Le Nouveau Testament, quant à lui, a pris forme en une cinquantaine d’années, mobilisant une dizaine d’auteurs ayant vécu dans l’Empire romain du premier siècle.

Et pourtant, le message de la Bible est UN. Il est harmonieux et cohérent sans aucune contradiction malgré son étalement dans le temps et l’espace (presque 11 siècles !). Il est facile d’avoir un message cohérent lorsqu’un livre a un auteur unique. Mais comment expliquer qu’une quarantaine d’auteurs, ayant vécu en des périodes et des contextes divers, aient pu écrire un ensemble si cohérent, à moins d’avoir Dieu comme inspirateur commun.

2.    L’accomplissement dans la durée (le temps)

La réalisation, dans l’Histoire, de promesses définies, est une autre caractéristique de la Bible. Soumise à l’épreuve du temps, il a ainsi été possible de vérifier sa fiabilité. Par exemple, l’annonce de l’avènement de Jésus dans l’Ancien Testament s’est accomplie dans le Nouveau Testament. Ou encore, la promesse que Jésus a faite à ses disciples de leur envoyer l’Esprit Saint (Jean 20) s’est réalisée une cinquantaine de jours plus tard à la fête de la Pentecôte (Actes 2) !

La Bible est porteuse d’un message cohérent malgré les mille ans (ou plus ?) qui séparent la rédaction du premier livre (Le Pentateuque) du dernier (l’Apocalypse).

Cet ensemble d’éléments concordants me conduit donc à dire, avec l’assurance du croyant et la conviction du chercheur, que la Bible est digne de confiance et fiable dans sa totalité.

Conclusion

Au vu du statut unique et particulier que le Coran reconnaît à la Bible et compte tenu de la cohérence du texte biblique – en dépit de sa multitude d’auteurs et de circonstances de rédaction – il n’y a aucune raison d’hésiter à inviter nos amis musulmans à reconsidérer l’idée que la Bible a été falsifiée. Pourquoi persisteraient-ils dans cette opinion alors que l’ensemble des données coraniques et bibliques ôte toute légitimité à une telle affirmation ?

Notes 

[1]           1 Pierre 3.15

[2]           Les versets précédents mentionnent qu’il s’agit bien du peuple Juif : le v.65 évoque le Sabbat, et le v.67 évoque Moise qui parle à son peuple.

[3]           Un terme qu’on a souvent traduit par « consolateur » (sous l’influence de Calvin) alors qu’« avocat » convient mieux dans le contexte de Jean. Voir S. Romerowski, L’Œuvre du Saint-Esprit dans l’Histoire du Salut, Charols, Excelsis/Nogent-sur-Marne, IBN, 2005, p. 221-252.

[4]           A. Bailly, Dictionnaire Grec Français, Paris, Hachette, 2000, p. 1528.

[5]           Traduction personnelle.

[6]           Voir Henri Blocher, La doctrine du péché et de la rédemption, coll. Didaskalia, Vaux-sur-Seine, Edifac, 2000, p. 217-218.

[7]           Jacques Jomier considère que les termes Torah et Evangile ne revoient pas à l’Ancien et Nouveau Testament à cause du contexte historique de Muhammad (Jacques Jomier, Bible et Coran, Paris, Cerf, 1959, p. 35-36) : une question à vérifier davantage ultérieurement.

Bibliographie sélective

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