Être femme aujourd’hui en Egypte

Dans les années récentes, la condition de la femme arabe est devenue le sujet de conversations inquiètes et passionnées en Occident.

 

Il faut bien reconnaître que depuis que des mouvements islamistes violents prônent l’instauration d’un khalifat mondial, et que des prédicateurs salafistes militent pour l’application stricte de la charia dans un nombre croissant de domaines, le climat a changé dans les pays arabes comme dans les pays comptant un nombre important d’immigrants originaires de pays musulmans. Cet islam politisé et puritain réveille de vieilles peurs et les femmes qui se soumettent à ses expressions les plus sévères sont perçues comme la représentation d’une force hostile à la piété authentique et à la culture.

 

Dans un tel contexte, les photos de femmes intégralement voilées en plein Londres ou Paris ont évidemment réveillé ces peurs et l’interdiction du port de la burka dans la rue en France a clairement signalé le raidissement de certaines sociétés laïques à l’égard de cet islam extrémiste.

 

Toute l’activité médiatique autour de ces phénomènes a néanmoins eu pour effet de souvent nous cacher la diversité des réalités locales. Les reportages minutés des journaux télévisés ont généralement occulté le fait que dans les pays arabes, qu’il s’agisse de ceux Maghreb, du Moyen-Orient ou de la Péninsule arabique, toutes les femmes ne répondent pas de la même manière à cette pression religieuse. Leurs conditions de vie, de circulation, d’engagement professionnel et de participation à la vie publique et politique peuvent, dans les faits, différer grandement. Les différentes écoles d’interprétation du sunnisme, majoritaire dans le monde, ont en effet donné naissance à des traditions religieuses distinctes, plus ou moins strictes, dont l’influence sur ces pays a varié en fonction de leur histoire et des nécessités politiques d’époques données. De plus, l’origine familiale, l’appartenance à une région pauvre ou riche, à une zone agricole ou urbaine ajoutent encore à cette diversité.

 

Mais quel regard portent aujourd’hui les femmes arabes sur leur situation ? Les plus modestes d’entre elles considèrent souvent l’islam comme le meilleur garant de l’ordre et donc de salut pour leurs enfants et leur pays. Mais les femmes plus instruites et mieux informées peuvent avoir sur la question des avis très contrastés allant de l’adhésion résolue à l’islam au rejet radical de toute religion.

 

Un des effets du « Printemps arabe » a été de mettre en lumière la participation des femmes à ce qui a été, au départ, une volonté d’émancipation vis-à-vis de régimes politiques figés, corrompus et oppressants. Mais jusqu’où les femmes étaient-elles prêtes à aller ? Et comment pouvaient-elles contribuer à cette « révolution » dans une société qui les relègue traditionnellement au foyer et aux tâches ménagères ? A ces questions, le blog de Suzee in The City apportent des réponses très personnelles et montre comment quelques « taggueuses » égyptiennes participent aujourd’hui ce mouvement de fond. En première page de son blog, l’auteure fait le commentaire suivant :

 

« C’est une bataille que d’être une femme dans un pays arabe, mais ce sont peut-être ces conditions désastreuses qui font de nous des combattantes. Depuis le 25 janvier (2011), tant de journalistes étrangers se sont éloquemment exprimés sur l’éveil de la femme arabe pendant le printemps arabe, et comment ces révolutions nous ont libérées, nous ont réveillées et fait sentir l’odeur du café, nous ont fait secouer nos foulards et courir joyeusement dans les prés.


A mon avis, toutes ces belles phrases sont des conneries. Quand vous regardez les vidéos et les photos des dix-huit jours de Tahrir, vous verrez des femmes égyptiennes engagées dans le combat aux côtés des hommes, certaines même en première ligne, bravant les gaz lacrymogènes et les balles réelles. C’est d’abord en tant qu’Égyptiennes et non en tant que femmes que nous avons participé aux événements du 25 janvier. Et il est incroyablement condescendant de supposer que nous avons été libérées, comme si 1) c’était une révolution menée par des hommes qui nous aurait, nous les femmes, tirées de notre torpeur et inspirées, et 2) comme si, avant la révolution, les femmes vivaient dans des cavernes et faisaient des fresques avec de la boue.


Les femmes arabes que j’ai rencontrées sont parmi les femmes les plus résolues au monde, absolument sincères dans la réalisation de leur travail et vouées à la défense de leur cause et de leur identité. Nous, femmes, ne nous sommes pas « réveillées » depuis la révolution, mais nous avons clairement dû nous battre plus fort.


Les horribles histoires de violences physiques et sexuelles contre les femmes à Tahrir et beaucoup d’autres nouvelles déprimantes pourraient très facilement briser votre volonté, changer vos convictions à propos de la place des femmes dans les manifestations en Égypte, des citoyennes jouissant des mêmes droits que les hommes. Mais alors, je pense à ces femmes remarquables et je me souviens de leur force, de leur créativité et de leur persévérance.


Il y a beaucoup de femmes arabes puissantes et remarquables, dont plusieurs sur la scène du « tag ». Le « tag » est une cause dangereuse, car, en Égypte, elle se caractérise par une violence continuelle dirigée contre les femmes. On aurait donc pu penser que les « taggueuses » seraient trop intimidées pour travailler dans les rues de la ville. Mais elles ne le sont pas : elles sont jeunes, endurantes, talentueuses et tout aussi dignes de reconnaissance que leurs homologues masculins. »
(Posté le January 7, 2013 by Suze in The City)

 

Quelques revues ont déjà publié des photos parues sur ce blog et les artistes dont certaines des œuvres sont présentées ont fait l’objet d’articles ou de films. La visibilité soudaine donnée à ces « taggueuses » comme aux femmes qui sont montées en première ligne lors de la « révolution » rompt radicalement avec le schéma traditionnel de la femme arabe muette et invisible. Et ce sont ces bouleversements qui, actuellement, semblent inquiéter au plus haut point les Frères musulmans en Egypte. Reda Al-Hefnawy, membre du parti des Frères musulmans, a dit que « les femmes ne doivent pas se mêler aux hommes pendant les manifestions ». Et un général issu des rangs d’un parti salafiste a déclaré : « Les femmes attirent parfois le viol en se mettant dans une situation qui en fait des objets de viol »[1]

 

L’Egypte, comme le reste du monde, affronte les réalités complexes d’une époque où l’individu est devenu la mesure de toute chose, où il est de plus en plus difficile aux institutions religieuses de contrôler les croyances et les comportements de leurs membres. Ce n’est certainement pas pour autant la fin de l’islam. Ce n’est peut-être que le début de la fin d’une compréhension hégémonique de l’islam. Peut-être qu’un jour, dans les pays musulmans, la pratique religieuse sera conçue comme un choix personnel et non comme une loyauté obligatoire envers une société et une culture profondément marquées par la notion de soumission et de résignation à ce qui est.

 

Mais cette évolution ne se fera pas d’elle-même. En Occident, où les musulmans qui pratiquent leur religion le font par choix personnel, la tentation hégémonique se manifeste à travers des groupes salafistes qui se donnent pour mission de ramener ces musulmans à l’islam « véritable ». La liberté à laquelle les « révolutionnaires » de la place Tahrir aspirent pourrait donc avoir un prix bien plus élevé qu’ils ne l’avaient imaginé au départ.

 

 

Consulter la galerie de photos tirées de Suzee in The City.

[1] Voir « Les femmes responsables de leur viol, selon les islamistes », Courrier International, édition électronique du 14 février 2013

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