Est-il possible pour les musulmans de concilier islam et démocratie?

«Ce n’est pas la machine de guerre américaine qui devrait en premier lieu inquiéter les musulmans. Ce qui menace le futur de l’islam, et en fait sa survie, c’est la démocratie américaine».

 

Youssouf al-Ayyeri, idéologue d’Al-Qaïda et auteur de cette citation, affirme dans son livre «Le futur de l’Irak et de la péninsule arabique après la chute de Bagdad» que l’histoire de l’humanité est celle d’une «guerre perpétuelle entre croyants et mécréants». Pour lui, l’islam est la forme suprême de la foi et il «annule toutes autres religions et croyances». Par conséquent, tout musulman fidèle a le devoir d’œuvrer pour la conversion de toute l’humanité à l’islam.

 

Insidieuse démocratie !

 

Le but caché de la démocratie, tempête al-Ayyeri, est de faire en sorte que les «musulmans aiment ce monde, oublient le monde à venir et abandonnent le djihad» (combat que mènent les musulmans contre les non musulmans pour répandre l’islam). Si la démocratie était adoptée dans un pays musulman, elle pourrait conduire à la prospérité économique et détourner les musulmans de leur responsabilité de mourir en martyr pour imposer l’Islam au monde. «Si la démocratie s’installe en Irak» conclut al-Ayyeri, «la prochaine cible de la démocratisation sera la totalité du monde musulman». Face à cet immense péril, al-Ayyeri pose la question ultime: «Voulons-nous que ce qui s’est produit en Turquie [devenue république laïque en 1923] survienne dans les pays musulmans? Voulons-nous que les musulmans refusent de prendre part au djihad et se soumettent à la laïcité, ce mélange venu des Sionistes et des Croisés?»

 

Cette forme extrême d’intégrisme, qui s’oppose aux aspirations démocratiques de bien des pays musulmans, ne diffère pas fondamentalement du projet des islamistes actifs sur notre continent. A cet égard, la pensée de Khurram Murad (1932-1996) apporte un éclairage révélateur sur le programme des islamistes pour l’Occident. Dans un document intitulé «The Islamic Movement in the West», il décrit la nature du mouvement islamique comme suit: «Un mouvement islamique est une lutte organisée : a) pour changer la société existante et en faire une société islamique, fondée sur le Coran et la Sunna, et b) pour faire de l’Islam le code régissant notre vie entière, la religion suprême et dominante, spécialement dans les sphères socio-politiques». Il ajoute, dans le même document : «Je n’ai aucune hésitation à suggérer que le mouvement [islamique] en Occident devrait réaffirmer que la transformation radicale de la société occidentale et la suprématie de l’Islam sur cette société sont ses objectifs ultimes et sa plus haute priorité».

 

Dans le même ordre d’idée, Dr. Kalim Siddiqui, directeur du Parlement musulman de Grande Bretagne, affirmait que «le djihad est une exigence fondamentale de l’islam et que vivre en Angleterre ou avoir la nationalité britannique … ne dispense aucun musulman du devoir de participer au djihad». Au contraire, il précise que «la participation au djihad peut consister en un service actif dans la lutte armée à l’étranger et / ou en un soutien matériel et moral de ceux qui sont engagés dans une telle lutte où que ce soit dans le monde». (The Muslim Manifesto, 15 juin 1990).

 

En France, l’islam fondamentaliste est représenté par deux courants principaux: le salafisme et les Frères musulmans. Le salafisme prône la doctrine ultra rigoriste wahhabite de l’Arabie Saoudite. Ses adeptes veulent pouvoir vivre leur foi partout et la laïcité est à leurs yeux un obstacle. Les Frères musulmans, eux, ont fait le choix de participer et de s’adapter au cadre voulu par l’Etat. Mais la vision fondatrice de ce mouvement est d’instaurer un Etat islamique en convertissant les élites.

 

En Suisse, les frères Ramadan représentent ce second courant fondamentaliste. La démocratie comme devoir moral de l’Islam. En dépit de l’image agressive que l’islam intégriste donne de lui-même, le monde musulman est en réalité beaucoup moins sûr de lui qu’il n’y paraît.

 

Comme l’a dit Abdolkarim Sorouch, l’un des théoriciens de la révolution islamique en Iran, devenu contestataire à la fin des années ’80, «le fondamentalisme n’est rien d’autre qu’un islam qui veut se réaffirmer pour prouver son existence». Nombre de penseurs musulmans s’accordent en effet pour constater que la plupart des pays arabo-musulmans passent par une crise identitaire aiguë. Comment avancer ?

 

Pour Mohamed Arkoun, penseur algérien, réconcilier l’islam avec les concepts fondateurs de l’humanisme européen n’est pas mission impossible. D’après lui «la tradition européenne des Lumières appliquée à la religion», fournit un modèle viable pour le monde musulman. Mais il constate avec regret que cette démarche d’aggiornamento n’a pas encore vraiment commencé. Pour réussir dans une telle tâche, Arkoun souligne l’importance de l’ijtihâd (opinion personnelle, issue de la libre discussion des principes de la foi). Cette ijtihâd doit en effet fournir les clés d’une relecture du Coran, permettant de redéfinir, entre autres, le statut de la femme ou le rapport du religieux avec l’Etat. Mais une réforme de l’Islam étant improbable, Arkoun appelle de ses vœux un vigoureux ijtihâd sous la forme d’une subversion intellectuelle. Même si le renouveau de l’islam n’a pas l’ampleur dont rêve Arkoun, la remise en question du code de la famille en Algérie et en Egypte, ainsi que le courant libéral manifeste en Tunisie, révèlent les premiers frémissement de l’ijtihâd actuel.

 

Néanmoins, A. Sorouch s’inquiète des effets de la modernité pour le monde musulman: «La modernité oublie totalement Dieu et l’au-delà. C’est quelque chose qu’en tant que pratiquants et penseurs religieux, nous ne pouvons pas accepter». Cette réflexion critique sur l’islam, aussi difficile soit-elle, permet cependant à certains de très sérieusement penser la démocratie en terre d’islam. Par exemple, Cheik Dia al-Shakarchi, théologien chiite vivant à Bagdad, parle de «l’impératif démocratique de l’islam».

 

La quadrature du cercle

 

Dans un court document daté de janvier 2005, il explique que deux conceptions de l’islam s’opposent : celle d’un islam paisible et celle d’un islam militant. Selon lui, ces deux expressions contradictoires de l’islam résultent de lectures du Coran qui séparent «les textes de leur contexte et construisent leurs interprétations sans aucune compréhension de fond de la lettre coranique».

 

Après plus d’une décennie de recherches et de débats, al-Shakarchi est parvenu à la conviction qu’islam et démocratie sont compatibles. Son approche se fonde sur un principe de la théorie fondamentale légaliste de l’islam selon lequel «quand des intérêts religieux forts peuvent se réaliser seulement à partir d’un schéma spécifique, celui-ci s’impose. (…) Ainsi, si nous pouvons établir que la démocratie est un moyen de réaliser les intérêts les plus forts de la communauté musulmane,… alors l’islam peut décréter que la démocratie est un de ses devoirs». Une perception claire de la réalité quotidienne des musulmans montre pourquoi la démocratie représente selon lui le meilleur système politique possible.

 

En Irak vivent des Arabes et des Kurdes, des sunnites et des chiites, ainsi que des représentants de minorités religieuses ou de groupes ethniques. Dans un tel contexte, affirme al-Shakarchi, «toute obligation de pratique religieuse ne fait que créer une certaine hostilité à l’encontre de la religion. Ainsi, je pense qu’un système politique qui défend la liberté de choix, y compris le choix de la pratique religieuse, reste le meilleur système possible pour l’islam».

 

Islam ! Danger ou pas ?

 

La présence d’un grand nombre de musulmans en Occident constitue-t-il un danger pour nos démocraties ? Si nous parlons d’islam militant, oui ! En effet, cette version de l’islam ne cache pas sa volonté de s’emparer du pouvoir partout où cela sera possible. Pour les fondamentalistes, l’état actuel des sociétés occidentales démontre clairement la faillite du christianisme et ils proclament volontiers qu’elles ne trouveront leur salut que dans leur conversion à l’islam. Forts de cette conviction, ils multiplient, comme en Angleterre, les institutions islamiques et cherchent à peser de tout leur poids sur la vie sociale et politique.

 

Contrairement aux fondamentalistes, les musulmans séduits par la modernité n’ont pas une attitude délibérément hostile à l’égard de nos sociétés. Beaucoup y ont étudié et ont eu l’occasion d’y vivre ou s’y sont installés. En principe en tout cas, ils ont adopté le principe de laïcité et cherchent plutôt à s’intégrer à la société qui les accueille. Une majorité d’entre eux ne pratiquent qu’occasionnellement leur religion et ne songent pas à islamiser le monde. Si les gouvernements restent fermement attachés à leurs Constitutions, ils seront en mesure d’affronter l’épreuve de force avec ceux qui veulent islamiser l’Europe. Il faut cependant bien souligner que le travail social d’intégration des musulmans est beaucoup plus important que le travail de répression des services de sécurité ! A cet égard, l’Eglise a un rôle irremplaçable à jouer.

 

 

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