Visages de l’islam contemporain

Henri Boulad, prêtre jésuite syrien et ancien directeur de Caritas en Egypte, a classifié l’islam contemporain en six grands groupes[1]. A sa suite, il semble pertinent de reconnaître six grandes catégories ou couleurs dans l’arc-en-ciel de l’islam.

  1.  
  2. L’islam laïc et libéral ; b. L’islam mystique et des confréries ; c. L’islam populaire et culturel ; d. L’islam officiel et étatique ; e. L’islam radical et d’imprégnation ; f. L’islam radical et révolutionnaire.
  3.  

Ces six couleurs ne sont pas totalement étanches. Ainsi, des confréries soufies (telle la Naqshbandiyya) ont pu recourir aux armes et des musulmans voulant établir la Sharî’a sur l’ensemble de la société peuvent être imprégnés de poésie mystique.

 

Ces six couleurs peuvent être organisées sur un axe ayant aux deux extrémités A. la séparation entre le religieux et le politique et Z. la soumission du politique au « révélé islamique ».

  1.  
  2. L’islam laïc et libéral
  3.  

L’islam laïc est celui qui valorise une claire séparation entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. Mustafa Kemal Atatürk (1881-1938), le premier président de la République de Turquie, en fut un illustre et radical promoteur.

 

« Atatürk (…) non content d’abolir le sultanat hissé par la conscience collective au rang sacré de califat –d’où la protestation des uléma d’al-Azhar, et l’ébranlement de la conscience musulmane-, il s’attaque à l’univers sémiologique de tous les musulmans : il remplace l’alphabet arabe par l’alphabet latin, le turban et le fez par le chapeau, le costume traditionnel par le costume européen, la sharî’a par le code suisse… » (Mohammed Arkoun)[2]

 

Depuis plusieurs décennies, de nombreux penseurs musulmans s’efforcent de prendre distance face à un islam littéraliste qui ne remet pas les textes fondateurs dans leur contexte historique. Ils cherchent à promouvoir un islam « libéral » ou « réformé » qui intègre pleinement les valeurs de la modernité.

 

Mohamed Charfi dans son livre Islam et liberté. Le malentendu historique, a pu écrire :

« (…) nulle part ailleurs que dans le monde musulman, le fanatisme religieux n’a fait, ces dernières années, autant de victimes (p. 7).

(…) la charia brille par son antiféminisme, son droit pénal inhumain et les atteintes que ses règles portent à la liberté de conscience (p. 67).

(…) Dieu n’est pas fanatique, mais les uléma d’hier, comme les uléma et les intégristes d’aujourd’hui le sont.

(…) Les juifs et les chrétiens ont abandonné cette règle honteuse [liberté à sens unique: liberté d’entrer dans leur religion, interdiction d’en sortir]. L’islam ne l’a pas abandonnée, à cause des théologiens et des intégristes (p. 79) »[3]

Bien d’autres musulmans ont aussi osé critiquer ce qui est fossilisé dans l’islam. Certains en allant jusqu’à quitter l’islam comme Ibn Warraq, d’autres comme Abdelwahab Meddeb en mettant en évidence ce qui est « malade » dans l’islam ou comme Wafa Sultan qui, tout en se présentant comme musulmane, ose critiquer l’islam comme religion de peur et de haine, des femmes notamment, et d’autres finalement comme Mohammed Arkoun, Muhammad Saïd al-Ashmawy, Rachid Benzine, Soheib Bencheikh, Hamadi Redissi, Hechmi Dhaoui, Fouad Zakariya ou Abdennour Bidar, en proposant un islam épuré, repensé, plus ou moins « modernisé »[4].

 

Pour les auteurs qui sont restés musulmans et croyants (car un nombre croissant de musulmans, devenus « athées », choisissent de s’affirmer comme des musulmans « laïcs » pour ne pas être inquiétés), ce sont les beaux textes de la tradition et de l’histoire musulmanes qui continuent d’être porteurs d’une « dette de sens » (Mohamed Arkoun)[5].

 

Cet islam laïc et libéral ne pose aucun problème à l’Occident et aux croyants d’autres traditions religieuses. Malheureusement, la voix de ces musulmans « libéraux » ou « progressistes » peine à se faire entendre, tant celle de leurs opposants est violente et menaçante.

 

Autre difficulté majeure : la plupart de ces auteurs peinent à mettre en lumière les textes violents du Coran, des hadîths et de la Sîra. Et ce « refoulé » ou cet « impensé » ne cesse de réapparaître dans la vie des sociétés, musulmanes ou non, par leur mise en œuvre littérale par des musulmans qui refusent de « réformer l’islam par l’humanisme» (comme ces musulmans réformistes) et sont déterminés à « réformer toute l’humanité par l’islam ».

  1. L’islam mystique et des confréries
  2.  

L’islam mystique s’inspire des enseignements du Coran et de Mahomet qui valorisent la vie intérieure et tels qu’ils ont été développés par les maîtres soufis. Au-dedans et au-delà de la lettre du texte coranique (zâhir), l’interprétation mystique cherche à en dégager le sens caché (bâtin).

A partir du 12ème siècle, notamment sous l’influence du monachisme chrétien oriental, les confréries (tarîqa, littéralement une « voie ») connurent un essor important. Sous la direction d’un maître (cheikh, pîr), des disciples sont initiés à un chemin personnel et communautaire vers Dieu.

Certaines de ces confréries ont subsisté jusqu’à nos jours.

 

La Qâdiriya se référant au prédicateur hanbalite Abd al-Qâdir (12ème siècle), la Rifâ’iya se réclamant du cheikh chaféite Ibn al-Rifâ’i (1106-1182) et la Suhrawardiya se référant au cheikh Umar al Suharawardi (1145-1234), proche du calife abbasside, sont trois confréries nées en Iraq et qui ont largement essaimé en Afrique et en Asie.

 

Parmi de nombreuses autres confréries, la Shâhdhilliyah (fondée en Tunisie au 12ème siècle), la Mawlawiyya ou Jalâliyya (se référant à Rûmî au 13ème siècle), la Naqshabandiya (se réclamant d’Al-Naqshabandi au 14ème siècle), la Idrisîya (fondée au 19ème siècle au Maghreb), la Tijâniya (fondée aussi au 19ème siècle au Maghreb), les Mourids (fondée au 19ème siècle au Sénégal), les Senoussis (fondée au 19ème siècle en Libye)… continuent d’exercer une influence importante sur de nombreux musulmans de différentes régions du monde.

 

« Le soufisme, persécuté d’abord pour son mysticisme qui l’affranchissait de la tutelle légaliste et ritualiste, l’a été ensuite pour sa force sociale, qui faisait des confréries instituées des centres potentiels de contre-pouvoir. » (Jean Chevalier)[6]

 

Le dialogue interreligieux et la cohabitation avec les soufis ayant développé une lecture spirituelle et non littérale du Coran est en général très fructueux.

 

Malheureusement, et là encore, cet islam minoritaire, peine à faire entendre sa voix face à ses opposants musulmans qui revalorisent la lettre du Coran et l’enseignement « originel » de Mahomet et des premiers califes.

  1.  
  2. L’islam populaire et culturel

 

L’islam populaire et culturel est celui qui s’appuie sur les coutumes locales des peuples islamisés pour transmettre le message de Mahomet. Symbiose d’enseignements fondés sur les textes normatifs du Coran, des hadîths, de la Sîra et de ces coutumes, l’islam populaire et culturel revêt d’innombrables formes des plus « païennes » aux plus « pures ».

Le soufisme n’a pas échappé à ce processus.

 

« Cette reviviscence du soufisme jusque dans les milieux populaires ne va pas sans contaminations avec des coutumes locales, qui lui sont étrangères, danses orgiastiques, scènes fakiriques, tours de magie, parfois sur fond de charlatanisme. » (Jean Chevalier)[7]

 

Les marabouts, saints personnages liés (marbout) à des sanctuaires (zaouia), n’ont cessé de recevoir des visites, de leur vivant ou après leur mort.

« En contrepartie, le saint homme doit accorder sa grâce aux plus nécessiteux, donner sa bénédiction à la femme en déroute, protéger l’enfant malade. En marge de la zaouia, et sans que les Saints se soient prononcés contre, des pratiques « animistes » sont observées : culte des arbres, offrande aux dieux tutélaires, vénération de pierres, sacrifices de parfums, d’aliments ou de nourritures.

 

Dans ce contexte, le rôle des Oulamas locaux est capital, ils sont le relais naturel entre l’islam universel et la masse des croyants. Ils sont aussi ses meilleurs garants, moyennant quoi, ils peuvent se livrer aux pratiques thaumaturgiques, assimilées parfois à des escroqueries, et à l’expérimentation des techniques d’ascétisme. » (Malek Chebel)[8].

 

Alors que certaines de ces coutumes sont clairement anti-islamiques, d’autres ont été intégrées dans l’islam « officiel ».

Dans de nombreux pays africains ou asiatiques, marqués par un islam populaire et culturel, la cohabitation avec les chrétiens, les hindous ou les animistes a pu se vivre dans une relative harmonie. Avec l’essor mondial de l’islam radical, et l’envoi de missionnaires défendant un tel « retour aux racines », ces relations ont été fortement malmenées[9].

  1.  
  2. L’islam officiel et étatique

 

Il n’y a pas de rupture nette entre l’islam officiel et étatique (4.), l’islam populaire et culturel (3.) et les deux formes d’islam radical (5. et 6.).

 

Une différenciation peut se justifier par les degrés divers de conformité entre les constitutions étatiques et la Sharî’a.

L’islam officiel et étatique est celui promu par des institutions telle l’Université Al-Azhar au Caire. Fondée initialement par des chi’ites fatimides (fin du 10ème siècle), cette Université est devenue au fil des siècles le haut-lieu de la formation des musulmans sunnites.

 

Dans la lignée du courant théologique ash’arite et ouvert à différentes formes de soufisme, Al-Azhar s’est positionné contre le salafisme et pour une certaine reconnaissance du chi’isme.

 

Les pays majoritairement musulmans ont tous développé des lieux de formation d’imams qui répondent à leurs besoins.

Ainsi, le Maroc vient d’ouvrir un nouveau centre de formation -l’« Institut Mohammed VI de formation des imams prédicateurs et des prédicatrices »- dont un des objectifs est de lutter contre le wahhabisme des imams formés en Arabie Saoudite. L’islam qu’il cherche à promouvoir est celui du « juste milieu » et de la « modération ». L’Etat turc, quant à lui, veille à la formation et au financement de ses milliers d’imams, ainsi qu’à leur envoi dans les communautés turques émigrées dans différentes régions du monde.

 

La liberté de parole de ces imams est généralement faible. Porteurs du discours officiel et traditionnel de l’Etat qui les a formés, ils tendent le plus souvent à répéter l’enseignement reçu et ne montrent pratiquement aucun intérêt pour un islam « libéral » pleinement compatible avec les droits humains fondamentaux tels que développés en Occident.

  1.  
  2. L’islam radical d’imprégnation

 

La frontière entre l’islam radical d’imprégnation et l’islam radical révolutionnaire est ténue. Ces deux formes d’islam se situent dans le grand courant du salafisme qui prône un retour aux pratiques des « pieux anciens » (salaf), à savoir des premiers compagnons de Mahomet.

 

Toutes les deux s’opposent aussi bien à la contamination de l’islam par des valeurs occidentales infidèles (islam libéral), à la paganisation de l’islam par des pratiques anti- ou antéislamiques (islam populaire) qu’à la compromission de l’islam par une soumission à des gouvernements insuffisamment islamiques (islam officiel).

 

La différence n’est pas au niveau « normatif » (les deux acceptent pleinement tout le corpus islamique, dont la partie qui traite du djihad), mais plutôt sur le niveau « discursif » et sur les stratégies à employer pour arriver à une même fin, à savoir la mise en œuvre en tout lieu de la Sharî’a.

 

L’islam radical et d’imprégnation est celui qui met au cœur de son programme le retour aux racines de l’islam, telles qu’elles sont exposées dans l’enseignement de Mahomet et des premiers califes (pour les sunnites), ou des premiers imams (pour les chi’ites), et l’application progressive et évolutive des « valeurs islamiques » dans toutes les strates de la vie en société (famille, Etat, écoles, médias, économie…).

 

L’islam radical et d’imprégnation s’exprime notamment par le wahhabisme tel que développé en Arabie Saoudite et par l’enseignement des Frères musulmans tel qu’initié par Hassan Al-Bannâ (1906-1949) en Egypte ou communiqué par Youssef Qaradhawi (1926-) dans le programme Al Charia Wa Al Hayat (La Voie et la Vie).

 

Les wahhabites

* Le cheikh Abdelaziz Bin Baz (1910-1999) fut le grand mufti et président du Conseil des grands oulémas de l’Arabie saoudite. A son enterrement, plus d’un million de Saoudiens se sont rassemblés pour l’honorer. Il est connu pour avoir enseigné que la terre est plate et qu’est passible de mort…

« toute personne qui affirme que le soleil est immobile. En effet, cela revient à infliger un démenti au Prophète et tous les oulémas de l’islam s’accordent pour considérer que celui qui inflige un démenti à Dieu, à son Prophète ou à son Livre est un impie. Sauf repentir, il mérite d’être tué et privé de ses biens »[10].

 

Bin Baz est connu aussi pour avoir enseigné le devoir d’hostilité à l’égard des juifs et des chrétiens.

« Le Livre, la sunna et tous les musulmans considèrent qu’il est du devoir des musulmans de proclamer leur hostilité envers les impies juifs et nazaréens[11]

 

Aucun lieu de culte d’une autre religion que l’islam n’est autorisé dans la péninsule.

 

Avec l’argent des pétrodollars, l’Arabie saoudite a investi des sommes colossales pour former des milliers d’imams envoyés ensuite dans le monde entier pour propager cet islam wahhabite. D’innombrables mosquées et centres islamiques dans le monde ont été financés par de l’argent saoudien[12].

 

L’islam radical révolutionnaire

 

L’islam radical et révolutionnaire est celui qui met au cœur de son programme le retour aux racines de l’islam, telles qu’elles sont exposées dans l’enseignement de Mahomet et des premiers califes (pour les sunnites) ou des premiers imams (pour les chi’ites), et l’application violente et révolutionnaire des « valeurs islamiques » dans toutes les strates de la vie en société (famille, Etat, écoles, médias, économie…).

 

L’islam radical et révolutionnaire s’est exprimé notamment par la République islamique iranienne, telle que pensée par l’Ayatollah Khomeiny (1902-1989) et plus encore par de nombreux mouvements islamiques armés tel le Hezbollah, Al Qaïda fondé par Oussama Ben Laden (1957-2011) ou l’Etat islamique dont Abou Bakr Al-Baghdadi (1971-) s’est proclamé le calife.

* Rouhollah Khomeiny a été le guide spirituel et politique de la révolution islamique qui eut lieu en 1979 en Iran. Jusqu’à sa mort en 1989, il a occupé le poste de Guide de la révolution. Dès les années 1950, Khomeiny s’est opposé au régime autoritaire du shah Mohammad Reza Pahlavi (1919-1980) et à sa « révolution blanche » cherchant à réformer la société iranienne par l’introduction du droit de vote des femmes et par la mise en cause de la suprématie de la Sharî’a dans le système juridique. Exilé en Iraq, puis en France, il islam développe son programme radical de transformation de la société par le principe du Velayet-e Faqih (« tutelle du juriste-théologien »). C’est à ce juriste-théologien, dépositaire du pouvoir accordé par Dieu à son Prophète et aux imams, qu’il revient d’exercer l’autorité dans la société et l’Etat.

 

Voici comment Khomeiny a décrit le gouvernement islamique :

« Le gouvernement islamique ne peut être ni totalitaire ni despotique, mais constitutionnel et démocratique. Dans cette démocratie, pourtant, les lois ne dépendent pas de la volonté du peuple, mais uniquement du Coran et de la Sunna du Prophète. La Constitution, le Code civil et le Code Judiciaire ne peuvent s’inspirer que des lois islamiques contenues dans le Coran et transcrites par le Prophète, et elles seules doivent être appliquées scrupuleusement. Le gouvernement islamique est le gouvernement de droit divin, et ses lois ne peuvent être ni changées, ni modifiées, ni contestées.

(…) Le gouvernement islamique est soumis à la loi de l’islam qui n’émane ni du peuple ni de ses représentants, mais directement de Dieu et de sa volonté divine.

(…) En islam, gouverner signifie uniquement mettre à effet les lois coraniques, autrement dit les lois divines. »[13]

 

Voici quelques incidences pour les relations entre hommes et femmes, la foi, l’impureté et la « guerre sainte ».

« La femme peut appartenir légalement à l’homme de deux façons : le mariage continu ou le mariage temporaire. Pour le premier il n’est pas nécessaire de préciser la durée ; pour le second on indique qu’il s’agit d’une période d’une heure, d’un jour, d’un mois, d’un an ou plus» (p.121).

 

« La femme qui se refuse à son mari est coupable, et ne peut exiger de lui ni nourriture, ni habillement, ni logement, ni rapport sexuel ultérieur ; elle garde pourtant le droit au dédommagement si elle est répudiée» (p.127).

 

« Tout homme ou femme qui nie l’existence de Dieu, ou qui croit en ses partenaires [la Sainte Trinité], ou bien encore qui ne croit pas en son Prophète Muhammad est impur (au même titre que l’excrément, l’urine, le chien, le vin). Il l’est même s’il met en doute un seul de ces principes » (p.62).

 

« Onze choses sont impures : l’urine, l’excrément, le sperme, les ossements, le sang, le chien, le porc, l’homme et la femme non musulmans, le vin, la bière, la sueur du chameau mangeur d’ordures [excréments] » (p. 59).

 

« La guerre sainte signifie la conquête des territoires non musulmans. Il se peut qu’elle soit déclarée après la formation d’un gouvernement islamique digne de ce nom, sous la direction de l’Imam ou sur son ordre. Il sera alors du devoir de tout homme majeur et valide de se porter volontaire dans cette guerre de conquête dont le but final est de faire régner la loi coranique d’un bout à l’autre de la Terre » (p. 22).

 

La révolution islamique en Iran a suscité un intérêt immense auprès de nombreux musulmans nostalgiques de la grandeur passée de l’islam sous les premiers califes.

 

* Le Hezbollah (le « parti d’Allah ») est un mouvement politique chi’ite libanais, créé suite à l’invasion israélienne du sud Liban en 1982. Son emblème articule le nom d’Allah et un fusil d’assaut. Ayant juré fidélité à Khomeiny, le parti en appelle à l’instauration d’un régime islamique et à la destruction de l’Etat d’Israël.

 

En Iran, l’organisation des Ansar Hezbollah a été créée à la fin de la guerre opposant l’Iran et l’Iraq (1980-1988). Voici comment leur politique a été résumée :

« En politique étrangère, ils sont partisans de la révolution permanente et de l’exportation de la Révolution. Ils s’opposent farouchement aux symboles occidentaux et condamnent toute relation avec l’Occident. »[14]

 

* Al Qaïda (la « base ») a été fondé en 1987 par Abdullah Yusuf Azzam (1941-1989), musulman palestinien influencé par les Frères musulmans et ayant promu la lutte armée contre les Soviétiques en Afghanistan, et son ancien étudiant Oussama Ben Laden (1957-2011), riche héritier d’un père yéménite ayant fait fortune en Arabie Saoudite. A partir de 1979, Ben Laden collabore avec les Américains pour acheminer des armes aux moudjahidin afghans en conflit avec les occupants soviétiques. Par la suite, Ben Laden se brouille avec les Saoudiens et les Américains, trouve refuge en Soudan et se voit exiler en Afghanistan. De là, il organise divers attentats spectaculaires, faisant de nombreux morts, en particulier les attentats du 11 septembre 2001 dirigés contre le World Trade Center à New York et le Pentagone à Washington. Ben Laden est mort le 2 mai 2011 au Pakistan, tué par un commando américain. Mais l’action d’Al Qaïda continue de se répandre dans le monde et au cœur de l’Occident[15].

 

« Sa plus grande victoire est sans doute d’avoir redonné vie, au-delà de toutes les frontières, à la notion de oumma, la communauté des croyants. Ce qui confirme une évolution certaine du chef d’Al Qaïda, du wahhabisme vers le salafisme. En effet, si durant sa période « saoudienne », il souhaite encore un régime qui fasse appliquer la chari’a, il appelle lors de ses dernières déclarations à la restauration du califat, un concept refusé par Mohammad Ibn Abdel Wahhab en son temps, mais qui occupe une place centrale dans le discours salafiste. »[16]

 

* L’Etat islamique (« ad-Dawla al-Islâmiyya ») est une organisation musulmane radicale et révolutionnaire qui a proclamé le 29 juin 2014 l’instauration d’un califat sur les territoires irakiens et syriens qu’elle contrôle. Ibrahim Awad Ibrahim Ali al-Badri (1971-), Irakien ayant été membre d’Al-Qaïda en Irak et grand admirateur d’Oussama Ben Laden, prend alors le nom d’Abou Bakr Al-Baghdadi et se proclame nouveau calife. Titulaire d’un doctorat en islamologie, il dirige les opérations religieuses, politiques, militaires et médiatiques qui s’étendent au Proche-Orient et d’autres parties du monde[17].

 

Fort controversée au sein du monde musulman, voici comment Anjem Choudary, figure emblématique de la communauté salafiste britannique, parle de cette organisation:

« Les hommes de l’Etat islamique suivent le Coran à la lettre : « Au début de la bataille, ne faites aucun prisonnier. Aucun otage. Terrorisez l’ennemi jusqu’à ce qu’il se soumette. » Aujourd’hui, la guerre vient de commencer. C’est la terreur qui doit prévaloir. Pas le compromis. (…) [le califat] incarne le réveil de l’islam. Depuis quatre-vingt-dix ans, la Charia n’est plus appliquée ! Les pays qui prétendent le faire, comme l’Arabie Saoudite, figurent parmi les plus corrompus de la planète ! Aujourd’hui, avec ce nouveau califat, nous pouvons vivre en accord avec les lois du Tout-Puissant. Al-Bagdadi représente désormais l’autorité suprême et unique, pour tous les musulmans du monde. (…) Beaucoup de musulmans oublient la parole de Dieu. Normal ! Leur vie en Occident les pousse au vice et à la promiscuité. Ils sont endoctrinés par des mensonges et des perversions comme la démocratie ou les droits de l’homme… Ils oublient les bases de l’islam : la soumission au Très-Haut et l’application de la Charia ! »[18]

 

Il est devenu un lieu commun de différencier islam et islamisme, le premier étant respectable, car apolitique, tolérant et pacifique, le second étant problématique, car politique, radical et polémique.

 

Or rien dans les textes normatifs de l’islam ni dans son histoire effective ne justifie une telle opposition. Au contraire.

À bien des égards ce qui est qualifié avec crainte et mépris comme islamisme (« une politique ») semble être un visage plus conforme à l’islam des origines (« un tout politique et religieux») que ce qui est souvent défini de manière rassurante et pacifiante comme islam (« une religion » sans politique)[19].

 

 

Notes

[1] Nous nous inspirons d’un tableau qu’il a commenté le 11 juin 2015 lors d’une conférence donnée à Lausanne. Voici les groupes utilisées par lui : 1. Islam laïcisant (modernisant et ouvert). 2. Islam mystique (« soufisme »). 3. Islam populaire. 4. Islam officiel (ou « hiérarchique »). 5. et 6. Islam politique (Islamisme-Intégrisme-Fondamentalisme) avec 5. Islamisme modéré (se basant sur une lente évolution et l’infiltration de la société) et 6. Islamisme radical (se basant sur la révolution et la violence).

[2] Mohammed Arkoun, Ouvertures sur l’islam, op.cit., p.51.

[3] Mohamed Charfi, islam et liberté. Le malentendu historique, Paris, Albin Michel, 1998.

[4] Ibn Warraq, Pourquoi je ne suis pas musulman, Lausanne, L’Age d’Homme, 1999 ; Abdelwahab Meddeb, La maladie de l’islam, Paris, Seuil, 2002 ; Wafa Sultan, L’Islam en question. Elle ose dire tout ce que les musulmans ne veulent entendre sur leur religions, Le Triadou, ISLAM&O éditions, 2011 ; Mohammed Arkoun, Ouvertures sur l’islam, Paris, Jacques Grancher, 1992 ; Muhammad Saïd al-Ashmawy, L’islamisme contre l’islam, Paris, Editions de la Découverte, 1989 ; Rachid Benzine, Les nouveaux penseurs de l’islam, Paris, Albin Michel, 2008 ; Soheib Bencheikh, Marianne et la France laïque, Paris, Grasset, 1998 ; Hamadi Redissi, Le Pacte de Nadjd. Ou comment l’islam sectaire est devenu l’islam, Paris, Seuil, 2007 ; Hechmi Dhaoui et Gérard Haddad, Musulmans contre Islam. Rouvrir les portes de l’Ijtihad, Paris, Cerf, 2006 ; Fouad Zakariya, Islamisme ou laïcité. Les arabes à l’heure du choix, Paris, Editions de la Découverte, 1991 ; Abdennour Bidar, Un Islam pour notre temps, Paris, Seuil, 2004.

[5] Mohammed Arkoun, « L’islam actuel devant sa tradition et la mondialisation » in Mondher Kilani (dir.), islam et changement social, Editions Payot, Lausanne, p. 39.

[6] Jean Chevalier, Le soufisme, op.cit., p. 68-69.

[7] Jean Chevalier, Le soufisme, op.cit., p. 80.

[8] Malek Chebel, Dictionnaire des symboles musulmans. Rites, mystique et civilisation, op.cit., article « Maraboutisme », p. 259.

[9] Le film Timbuktu (2014), du réalisateur Abderrahmane Sissako, montre avec force et sensibilité le conflit entre des musulmans « étrangers » voulant imposer leur lecture de la Sharî’â et les musulmans locaux qui résistent.

[10] Cité par Antoine Basbous, L’Arabie Saoudite en question, Paris, Perrin, 2002, p. 132. Les bases coraniques pour affirmer que la Terre est plate, en forme de lit ou déployée comme un tapis sont les textes suivants : 15 :19, 20 :53, 43 :10, 50 :7, 51 :48, 71 :19, 78 :6, 79 :30, 88 :20 et 91 :6. Des apologètes musulmans essaient d’interpréter la racine « dahaha » qui désigne la terre étalée en traduisant par « en forme d’œuf d’autruche».

[11] Ibid. Le verset coranique cité pour justifier cette attitude est le suivant : « Ô vous qui croyez ! Ne prenez pas les juifs et les chrétiens pour alliés. Ils sont alliés les uns des autres. Quiconque parmi vous les prend pour alliés sera des leurs. Dieu ne guide pas les traîtres » (Sourate 5 (112ème) : 51).

[12] En 2002, Antoine Basbous pouvait écrire : « Il n’existe pas une seule mosquée bâtie en Occident sans une contribution de l’Arabie à son financement. Une publication gouvernementale saoudienne nous apprend qu’au cours de « ces trente dernières années, l’Arabie a construit 2000 écoles religieuses, 1500 mosquées, 210 centres culturels islamiques et 202 collèges en Europe, en Amérique, en Asie et en Australie (Aïn Al-Yaqueen du 1-3-2002) » » (op.cit., p. 147). Et voici l’estimation rapportée par Alexandre Del Valle : « On estime qu’entre le premier choc pétrolier de 1974 et 1999 l’Arabie Saoudite dans son ensemble –Etat, organisations officielles ou officieuses, donateurs privés- aurait dépensé plus de trente-cinq milliards de dollars pour la construction de mosquées, centres culturels, associations islamiques ou autres « ONG d’Allah » dans le monde et en Occident » (Le totalitarisme islamiste à l’assaut des démocraties, Editions des Syrtes, Paris, 2002, p. 132).

[13] Ayatollah Khomeiny, Principes politiques, philosophiques, sociaux et religieux, Paris, Editions Libres-Hallier, 1979, pp. 19-21.

[14] Article « Hezbollah Ansar» in Dictionnaire mondial de l’islamisme, op.cit., p. 234.

[15] Lire de Samuel Laurent, Al-Qaïda en France. Révélation sur ces réseaux prêts à frapper, Paris, Seuil, 2014.

[16] Article « Ben Laden, Oussama» in Dictionnaire mondial de l’islamisme, op.cit., p. 125s.

[17] De plus en plus de groupes font allégeance à l’Etat islamique. Parmi eux, Boko Haram qui a étendu son influence au Nigéria et au Cameroun par une violence extrême et la pratique de l’esclavage.

[18] Extrait d’un entretien avec Samuel Laurent paru dans son ouvrage controversé L’Etat islamique, Paris, Seuil, 2014, p. 19-20.

[19] Pour une position qui oppose islamisme et islam, cf. de Muhammad Saïd Al-Ashmawy, L’islamisme contre l’islam, Paris/Le Caire, Editions La Découverte/Editions Al-Fikr, 1989. Voici ce qu’affirme Richard Jacquemond dans la préface « (…) paraphrasant la phrase d’ouverture de M.S. Al-Ashmawy, on peut dire que l’islam est une religion, et l’islamisme une politique » (p. 6). Pour une position qui refuse de distinguer les deux, cf. l’ouvrage de Hamid Zanaz, L’islamisme, vrai visage de l’islam, Paris, Les éditions du Paris, 2012.

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