Beautés dans l’histoire de l’islam

Voici comment un apologète musulman a pu décrire la beauté de l’islam qu’il appelle la « civilisation de l’Unité ».

 

« Lorsqu’ils surgirent du désert porteurs du Message qui allait changer l’existence de tant de peuples, les premiers musulmans n’étaient certes pas ce qu’on appellerait aujourd’hui des « civilisés ». En plus des notions et usages permettant de survivre dans la nature hostile de l’immense Arabie, tout le savoir de ces gens simples et frustres était contenu dans le Livre révélé et dans les enseignements du Prophète qui venait de les quitter. Quant à leurs arts, ils se limitaient à l’artisanat procurant les objets nécessaires à la vie pastorale, à la fabrication d’armes, ainsi qu’aux poèmes et mélopées dont les bédouins accompagnaient leurs festivités ou leurs interminables randonnées à dos de chameau. Cela ne manquait certes pas de beauté vigoureuse mais, selon nos critères actuels, autoriserait à qualifier de « primitifs » ces Arabes qui, au milieu du VIIe siècle, partirent à la conquête du monde.

 

Quelques dizaines d’années plus tard, dès l’installation du califat à Damas, ces mêmes Arabes frustes et « primitifs » avaient jeté les bases d’une civilisation nouvelle, l’une des plus brillantes et des plus raffinées de tous les temps. Celle-ci, puisant à des sources multiples et utilisant des matériaux les plus divers, manifestait d’entrée de jeu un extraordinaire pouvoir d’assimilation, qui devait lui permettre de garder, à travers les siècles et dans toutes les régions où elle se répandit, une cohérence et une homogénéité remarquables, et de demeurer, comme tout ce qui procède de l’islam, centrée sur l’Unité. » (Roger Du Pasquier)[1]

 

Sous la dynastie des Omeyyades (661-750), avec Damas pour capitale, le premier empire arabo-musulman s’est organisé et étendu. Cette période a préparé « l’extraordinaire épanouissement de la civilisation dans les siècles à venir » (Joseph Burlot)[2].

Après que les Abbassides eurent pris le pouvoir en 750, la plupart des membres de la dynastie omeyyade furent tués, à l’exception d’Abd al-Rahman 1erqui réussit à s’enfuir en Espagne et à établir à Cordoueune nouvelle dynastie qui connut des périodes très florissantes[3].

La dynastie des Abbassides (750-1258), avec Bagdad pour capitale, entra dans un « âge d’or » sous le calife Al-Ma’mûn (786-833).

« Quatre ou cinq siècles durant, l’islam fut la civilisation la plus brillante de tout l’Ancien Monde. Cet âge d’or va, en gros, du règne du fils d’Harûn al-Rashid, Ma’mûm (813-833, créateur de la Maison de la Sciencede Bagdad, à la fois bibliothèque, centre de traductions et observatoire astronomique) à la mort d’Averroès, le dernier des grands philosophes musulmans (survenue à Marrakech, en 1198, alors qu’il était âgé d’un plus de soixante-douze ans). » (Fernand Braudel)[4]

 

Le génie d’Al-Ma’mûn consiste à avoir intégré et développé les savoirs hérités des Grecs, des Perses et des Indiens. Ainsi, les oeuvres des Grecs –médecins, philosophes, mathématiciens… tels Ptolémée, Galien, Platon, Aristote, Porphyre, Euclide… – ont été traduites et commentées en arabe, avec l’aide des non-musulmans, après avoir été parfois traduites du grec en syriaque.

 

« (…) des chrétiens, des juifs et même des zoroastriens participèrent activement à la vie intellectuelle de l’empire musulman, en particulier comme traducteurs et transmetteurs d’œuvres antiques, et leur rôle fut prépondérant dans l’élaboration de la médecine arabe. » (Roger Du Pasquier)[5]

 

Les juifs et les chrétiens nestoriens ont souvent trouvé en Terre d’islam plus de liberté que sous la domination byzantine. L’intelligence du calife fut de valoriser tous ces savants qui y cherchaient refuge.

Sur le plan religieux, Al Ma’mûn avait favorisé le courant mu’tazilite (mouvement rationalisant au sein de l’islam) et avait cherché à réconcilier sunnisme et chiisme.

 

Une parole d’Al-Kindi (800-870), philosophe, encyclopédiste et astrologue d’Al Ma’mûn, résume bien l’état d’esprit qui animait alors la quête de vérité.

 

« Nous ne devons pas avoir honte d’admirer la vérité et de l’accueillir d’où qu’elle vienne, même si elle nous vient de générations antérieures et de peuples étrangers, car il n’y a rien de plus important pour celui qui cherche la vérité, et la vérité n’est jamais vile ; elle ne diminue jamais qui la dit ni qui la reçoit. Personne n’est avili par la vérité ; au contraire on est ennobli par elle. »[6]

 

Plusieurs siècles plus tard, Jalâluddin Muhammad Akbar (1542-1605) dirigea l’Empire moghol en Inde. A Fatehpur-Sikri, ville qu’il créa et qui devint un temps la capitale de l’Empire (1571-1584), fut érigée une Maison de l’adoration (Ibâdat Khâna). Destinée initialement aux seuls musulmans sunnites, la Maison devint par la suite un lieu où hindous, chrétiens, jains, zoroastriens et athées furent aussi inviter à débattre.

Shâh Jahân, le petit-fils d’Akbar, est mondialement célèbre pour avoir construit à Agra le Tâj Mahal, splendide mausolée en mémoire de son épouse Mumtaz Mahal (« la lumière du palais »), morte le 17 juin 1631 en donnant naissance à leur quatorzième enfant[7].

 

Ainsi, en mathématiques, en sciences, en arts, en spiritualité, en philosophie, en architecture, une civilisation inspirée par l’islam et intégrative des trésors des peuples conquis a marqué, pendant des siècles, l’histoire de l’humanité.

C’est pourquoi le mathématicien et philosophe Bertrand Russell a pu écrire :

 

« From India to Spain, the brilliant civilization of islam flourished. »[8]

 

Avant de plonger dans les zones sombres de l’islam, il est important de garder en mémoire ces siècles d’histoire lumineuse.

L’avertissement de Singrid Hunke, auteur d’un livre au titre éloquent et qui met en évidence cet immense héritage – Le soleil d’Allah brille sur l’Occident-, doit toutefois nous alerter :

 

« Cet ouvrage parlera des « Arabes » et de la civilisation « arabe », non de la civilisation « islamique », car il est notoire que non seulement des chrétiens, des juifs, des parsis et des Sabéens ont contribué à cette civilisation mais qu’encore bon nombre des plus éclatantes réalisations de celle-ci se sont effectuées contre l’islam orthodoxe.»[9]

 

L’islam comme civilisation a pu engendrer le meilleur et le pire. Le meilleur quand les beaux enseignements des textes fondateurs furent approfondis avec sensibilité et spiritualité et que l’apport des non-musulmans fut intégré avec respect et intelligence. Le pire, quand une lecture littérale et conservatrice des enseignements violents du Coran et des hadîths fut mise en oeuvre.

 

Il est un sentiment que de nombreux musulmans ont vécu et continuent de vire : celui d’une nostalgie, d’un déclin et d’une humiliation.

« (…) les peuples de l’islam, qui se souviennent d’avoir été autrefois à la tête des nations et gardent la nostalgie de leur ancienne splendeur, sont fort conscients de leur déclin, dont ils souffrent amèrement. La suprématie politique et militaire de l’Occident les a humiliés et l’envahissement progressif des ses produits industriels, de ses usages et, dans une large mesure, de ses modes de pensée a provoqué chez eux de profonds déséquilibres par rapport à la mentalité et aux formes de vie façonnées par des siècles de tradition homogène. Il s’agit, si l’on veut, d’une « aliénation » dépréciant les valeurs propres, d’inspiration islamique, de ces peuples, et leur en imposant de nouvelles, d’origine étrangère. » (Roger Du Pasquier)[10]

 

Les mouvements de renouveau islamique aujourd’hui veulent redonner une fierté aux peuples musulmans humiliés.

Certains trouvent ce renouveau en puisant dans la beauté d’un islam intérieur et mystique, par la mise à mort du Moi égoïste.

Un auteur aussi exceptionnel que Djalâl od-Dîn Rûmî (1207-1273), le poète et mystique persan, en est une figure exemplaire, lui qui, sans cesse, invite à l’amour au-delà de la dualité.

 

« L’amour est l’ordre universel, nous sommes un atome ; il est l’océan, nous sommes une goutte.

Il a apporté cent preuves ; nous cherchons des arguments.

Par l’amour, le firmament est édifié ; sans l’amour, l’astre est éclipsé.

Par l’amour, ce qui était courbé est devenu droit ; sans l’amour, ce qui était droit est devenu courbé. »[11]

 

« Si tu attaches deux oiseaux l’un à l’autre, bien qu’ils soient de même espèce, qu’ils aient eu deux ailes et à présent quatre, ils ne volent pas, car la dualité paralyse.

 

Devant Dieu, deux « Moi » n’ont pas de place. Tu dis « Moi » et Il dit « Moi » ; ou bien meurs, toi, devant Lui, ou bien c’est Lui qui mourra devant toi, afin que toute dualité disparaisse. Mais ni objectivement, ni subjectivement, Il ne peut mourir. Car « Il est le vivant, qui ne meurt jamais » (Coran 25 :58) ». Il a tant de grâce que, s’il Lui était possible de mourir, Il mourrait pour toi, afin que s’abolisse la dualité. Sa mort étant impossible, meurs toi-même, afin qu’Il Se manifeste en toi et que s’anéantisse la dualité. »[12]

 

D’autres trouvent ce renouveau en puisant dans les violences d’un islam militaire et politique, par la mise à mort des mécréants.

Alors que pour beaucoup d’Occidentaux et de musulmans libéraux, l’ « Âge d’or » de l’islam fut celui développé sous  l’autorité de califes tels Al-Ma’mûn, pour de nombreux musulmans plus littéraux, l’ « Âge d’or » véritable de l’islam fut celui, englobant et conquérant, développé par Mahomet et les premiers califes.

 

La grande majorité des musulmans, entre ces deux extrêmes, cherche à construire une identité qui intègre de manière plus ou moins personnelle et collective les beautés et les violences de leur tradition.

 

 

 

 

Notes:

 

[1]Roger Du Pasquier, Découverte de l’islam, Paris/Genève, Seuil/Editions des Trois Continents, 1984, p. 115.

[2]Joseph Burlot, La civilisation ISLAMIQUE, Paris, Hachette, 1982, p. 32.

[3]Sur l’essor de la civilisation islamique en Espagne, sa complexité, ses conflits et sa décadence, cf. d’Adeline Rucquoi, Histoire médiévale de la Péninsule ibérique, Paris, Seuil, 1993.

[4]Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, Paris, Flammarion, 1983, p. 105-106.

[5]Roger Du Pasquier, Découverte de l’islam, op.cit., p. 129.

[6]Joseph Burlot, La civilisation ISLAMIQUE, op.cit., p. 102.

[7]La fin de vie de Shâh Jahân fut moins glorieuse. Il fut emprisonné par son propre fils Aurangzeb (1618-1707), empereur guerrier et conquérant, adepte d’une lecture conservatrice du Coran.

[8]Bertrand Russell,  History of Western Philosophy, Londres, George Allen and Unwin LTD, 1946, p. 419. Ce qui ne l’a pas empêché d’écrire aussi : « Marx a enseigné que le communisme était fatalement prédestiné à prendre le pouvoir ; cela engendre un état d’esprit peu différent de celui des premiers successeurs de Muhammad. Parmi les religions, le bolchevisme doit être comparé à l’islam plutôt qu’au christianisme ou au bouddhisme. Le christianisme et le bouddhisme sont avant tout des religions personnelles, avec des doctrines mystiques et un amour de la contemplation. L’islam et le bolchevisme ont une finalité pratique, sociale et, matérielle, dont le seul but est d’étendre leur domination sur le monde » (Bertrand Russell, Theory and Practice of Bolchevism, Londres, 1921, p.29 et 114 ; textes cités par Ibn Warraq, Pourquoi je ne suis pas musulman, Lausanne, L’Age d’Homme, 1999, p. 207).

[9]Singrid Hunke, Le soleil d’Allah brille sur l’Occident, Paris, Albin Michel, 1963, p. 11.

[10]Roger Du Pasquier, Découverte de l’islam, op.cit., p. 134.

[11]Mawlânâ Djalâl od-Dîn Rûmî, Odes mystiques, Paris, Seuil/Unesco, 1973, p. 23.

[12]Rûmî, Le Livre du Dedans, Arles, Actes Sud, 2010, p. 49.

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